Lecture sur écran
1. Nouveaux modes de lecture
Papier / Ecran : quelles différences
Claire Belisle
Ingénieure de recherche CNRS (doctorat en psychologie cognitive)
Vidéo : Internet et la lecture
"Claire Belisle compare le mode de lecture traditionnelle de l'information (livres, etc.) au mode de lecture lié à Internet et la navigation. Les livres imposent globalement un mode de lecture linéaire et comportent des indications sur le contexte. Avec le développement d'Internet et la navigation dans l'information par activation d'hyperliens, l'individu est obligé d'identifier l'information au fur et à mesure qu'il active des liens et en reconstituer le contexte. Il doit faire appel à de nouveaux repères pour construire les différents contextes lui permettant de savoir avec quelle catégorie dinformation il interagit. L'accès à l'information passe nécessairement par la maîtrise de ces indicateurs."
Roger Chartier
Historien spécialisé sur l’histoire du livre, de l'édition et de la lecture - Professeur au Collège de France
Interview : Il est sûr que lire la même œuvre dans une édition imprimée ou sur l’écran n’est pas lire le même livre
"Si le lecteur d'un livre imprimé n'est pas obligé d'en lire toutes les pages, la matérialité même de l'objet lui impose la perception immédiate, sensorielle, de l'importance de l'oeuvre qu'il contient. La lecture du fragment, du passage, est ainsi toujours rapportée, volontairement ou non, à la totalité textuelle dont il fait partie. Il n’en est pas ainsi avec les textes électroniques dont les fragments peuvent être extraits sans aucune perception de l’ensemble auquel ils appartiennent..."
p. 75
"Les écrans de nos ordinateurs sont des écrans d’écrits, et rien ne serait plus faux que de les inscrire dans l’opposition obsolète entre des écrans sans écrit et la galaxie Gutenberg. Mais il est vrai que, comme écrans, ils soumettent les textes à des modes d’appropriation qui sont aussi ceux de la succession jamais épuisée d’images éphémères. Le browsing n’est-il pas d’une certaine manière, une forme de zapping ? Mais il n’y a rien d’inexorable. Les techniques n’ont pas de significations, maléfiques ou bénéfiques, en elles-mêmes…"
p. 78
Dossier Demain le livre. Livres hebdo, n° 787, 4 septembre 2009, p. 75-78
Vidéo : Les mutations du livre
Comment Internet bouleverse-t-il la lecture ? À l’heure du livre numérique, les bibliothèques vont-elles disparaître ? Quelle est la place du livre dans nos sociétés ? Lit-on aujourd’hui comme on lisait hier ?
L'écrit et l'écran, une révolution en marche
"Le livre électronique ne donne plus à voir par sa forme matérielle sa différence avec les autres productions écrites. La lecture face à l'écran est une lecture discontinue, segmentée, attachée au fragment plus qu'à la totalité. N'est-elle pas, de ce fait, l'héritière directe des pratiques permises et suggérées par le codex ? Celui-ci invite, en effet, à feuilleter les textes, en prenant appui sur leurs index ou bien à "sauts et gambades" comme disait Montaigne, à comparer des passages, comme le voulait la lecture typologique de la Bible, ou à extraire et copier citations et sentences, ainsi que l'exigeait la technique humaniste des lieux communs. [...]
Le "bonheur extravagant" suscité par la bibliothèque universelle pourrait devenir une impuissante amertume s'il devait se traduire par la relégation ou, pire, la destruction des objets imprimés qui ont nourri au fil du temps les pensées et les rêves de ceux et de celles qui les ont lus. La menace n'est pas universelle, et si les incunables n'ont rien à redouter, il n'en va pas de même pour de plus humbles et plus récentes publications, périodiques ou non..."
Cédric Biagini et Guillaume Carnino
La nature du support et son environnement influencent le mode de lecture
Internet privilégie l'efficacité, l'immédiateté et la masse d'informations
"La lecture y est plus segmentée, fragmentée et discontinue. Le numérique, "hypertexte" et multimédia, induit une "hyper-attention" que des psychologues américains opposent à la deep attention (l'attention profonde) que nécessite la lecture linéaire sur papier. Le risque que la lecture classique devienne insupportable, y compris physiquement, se profile. Nous assisterions alors à la "liquidation de la faculté cognitive (...) remplacée par l'habileté informationnelle". Comme le souligne Nicholas Carr : "La dernière chose que souhaitent les entrepreneurs du Net, c'est d'encourager la lecture lente, oisive, ou concentrée. Il est de leur intérêt économique d'encourager la distraction..."
Un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse
"Le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, dans sa matérialité et sa présence, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse et la perte du sens critique. Il est un point d'ancrage, un objet d'inscription pour une pensée cohérente et articulée, hors du réseau et des flux incessants d'informations et de sollicitations : il demeure l'un des derniers lieux de résistance."
Le livre dans le tourbillon numérique - Le Monde diplomatique, n° 666, septembre 2009, p. 27
Frédéric Kaplan
Ingénieur - Chercheur en intelligence artificielle
Futur 2.0 : si les livres pouvaient parler
"La lecture est une expérience intime et solitaire. Mais les livres se souviennent et, dans certains cas, ils témoignent et offrent en différé des moments de partage. La trajectoire des livres fait leur valeur.[...]
Un nouvel “objet-livre”
"À l’heure où beaucoup s’interrogent sur le futur du livre, sur la souplesse des écrans souples, sur la numérisation automatique des oeuvres par des machines robotiques, sur la fragmentation et l’agrégation des contenus, sur l’enrichissement audiovisuel des textes, sur les perspectives fascinantes de bibliothèques qui ne prendraient pas plus d’espace qu’un ticket de métro, il me semble, malgré tout, que l’essentiel est ailleurs. [...] Le point crucial est ici la séparation entre le contenu textuel – ayant vocation à circuler, à s’échanger – et l’appareil qui, lui, est associé à un lecteur particulier et peut dans cette mesure connaître ses habitudes, son histoire, la séquence de ses lectures. L’articulation qui pourra se faire entre ces deux trajectoires – celle des lecteurs et celles des livres – est une des clés fondamentales pour comprendre les perspectives qui s’ouvrent avec cette évolution technologique.
Enrichir la lecture
"Les livres de demain pourront se rappeler une multitude de choses sur la manière dont ils sont lus : le temps passé sur chaque page, les sauts de chapitre, les retours en arrière, les passages relus plusieurs fois, les interruptions dans la lecture et même l’attention du lecteur sur chaque partie du texte. Ils sauront aussi dans quels contextes ils sont lus, qu’il s’agisse d’un wagon de train de banlieue aux heures de pointe ou du calme de la salle de lecture d’une bibliothèque. Ils sauront enfin qui les lit et qui les a lus. Ces traces viendront enrichir le livre en plus des multiples annotations, soulignements, signets que le lecteur voudrait volontairement inscrire. Le tabou de notre culture qui nous retient d’annoter ou de commenter les livres des autres pourra être enfin levé, car le lecteur pourra au choix décider à tout moment du degré d’”enrichissement” qu’il souhaite pour son expérience de lecture."
Paul Soriano
Spécialiste des TIC - Président de l’Irepp (Institut de prospective de La Poste).
Les prétendus handicaps du livre (papier)
Introduction à l'ouvrage de Lorenzo Soccavo "Gutenberg 2.0
"... les prétendus handicaps du livre (de papier), à commencer par sa "clôture ", ne sont-ils pas en réalité ses principaux atouts ? Est-il bien sûr, par exemple, que le numérique introduit de l’interactivité dans un objet et une pratique qui en étaient jusqu’ici totalement dépourvus ? Eh bien justement non. Rien n’est décidément plus interactif que la lecture d’un livre. Sans jamais rien cliquer, tout lecteur emporté par le texte pourtant immobile ne cesse d’établir des liens imaginaires avec un univers (un réseau ?) qui le déborde de toutes parts. On peut même se demander si l’introduction d’un dispositif technique d’interactivité (les liens de l’hypertexte) ne risque pas de faire obstacle à l’interactivité symbolique qui hante tous les bons livres. N’est-ce pas déjà le cas lorsque nous regardons un roman "adapté" au cinéma : un déficit d’interactivité ?
La bibliothèque imaginaire ressemble certes plus à un inextricable réseau de références croisées qu’à ces alignements figés d’ouvrages achevés que nous nommons communément "bibliothèque".
Et encore faudrait-il inclure dans ce réseau, les livres que l’on a à peine parcourus, ceux dont on à seulement entendu parler, ceux que l’on a lus et oubliés, mais dont on peut néanmoins légitimement parler, si l’on en croit Pierre Bayard, un universitaire qui sait Comment parler des livres que l’on a pas lus..."

