Bonjour les exclus !
A propos des "limites de la massification…"
Au détour d'une chronique de saison, Le Monde daté
du mardi 6 juin présente la photographie annuelle des compétiteurs
au baccalauréat national version 2000. Les forces en présence
: correcteurs, épreuves, candidats par voie, par série,
par spécialités… les tendances lourdes, la mise en perspective,
tout est là, pour une information dense, précise, édifiante.
Il n'y manque même pas cette touche délicate
de l'initié qui, derrière les chiffres bruts, fait parler
le vrai, dire l'inavoué. En effet, dans cette population d'élèves
marchant plein d'ardeur vers les lauriers du premier grade universitaire,
il en est qui marchent la tête basse. Ils seraient plus de 100
000 engagés dans la série sciences et technologies tertiaires
(STT) et "nombre (d'entre eux)" seraient des "exclus"
de la voie générale ES (Économique et sociale).
Les guillemets les préserveront-ils efficacement de la honte,
de l'opprobre ? Avec ou sans guillemet, la marque de l'exclusion leur
aura été prêtée. Candidats à la réussite
lancés vers les épreuves écrites, orales, pratiques…
vont-ils maintenant découvrir qu'ils sont en rémission
?
Est-elle sans importance cette petite phrase comme une
petite pierre de plus aux grands murs qui font les exclusions ? Voici
donc un baccalauréat technologique que l'on choisirait par défaut,
sinon par dépit, faute d'accéder à la voie générale
? Un baccalauréat de seconde main en quelque sorte.
Quelle surprenante lecture de l'École de la république
! Quelle offense pour tous ceux, élèves et maîtres,
qui démontrent au quotidien l'excellence de la voie technologique,
la pertinence éducative d'un enseignement qu'ils ont choisi et
qui équilibre disciplines générales, sciences humaines
et de gestion, informatique et communication et prépare avec
succès à la poursuite d'études supérieures.
Le lycée français comporte trois voies distinctes
"d'égale dignité" (Un lycée pour le XXIème
siècle) : les voies professionnelle, générale et
technologique. "Sa mission est de permettre à tous les élèves,
dans leur diversité, quels que soient leur origine sociale, leur
domaine de réussite, la voie d'enseignement… d'acquérir
les savoirs fondamentaux et d'accéder aux capacités de
jugement et aux formes culturelles et patrimoniales qui les inscrivent
dans la collectivité nationale et européenne…" (ib.)
Je ne reprendrai pas ici les arguments de Philippe Joutard
et de Claude Thélot[1] sur la fausse contradiction
entre École de masse et qualité de l'élite scolaire.
Ils montrent abondamment que la diversification des excellences est
la condition même de la réussite de l'École. "La
faute cardinale serait, …, de ne définir qu'une seule excellence,
tous parcours scolaires, tous élèves étant alors
conduits à se situer par rapport à cette excellence unique,
sur une seule échelle, sur une seule dimension." (ib.) La
rénovation des lycées de 1992-1995 est passée,
se traduisant par un rééquilibrage sensible des filières.
Est-ce à dire que cette diversité de l'excellence au lycée
est acquise ? Certes non, mais la voie est ouverte et bien ouverte.
La série STT permet à plus de la moitié
de ses bacheliers d'obtenir un diplôme de type BTS ou DUT, pour
10 à 15 % d'accéder à un diplôme universitaire
de 2nd cycle ou équivalent (par ex. le Diplôme d'études
comptables et financières) et pour moins de 1% d'obtenir un diplôme
du haut enseignement commercial. La conjoncture économique se
traduit par une réactivité favorable (voire très
favorable, par exemple en informatique de gestion) du marché
des emplois correspondants. Il faut savoir que sur près de 100
000 élèves qui entrent en 1ère STT (chiffres 1998),
plus de 18 000 sont issus de la voie professionnelle (venant d'un BEP),
2 000 redoublent et plus de 4 300 sont issus d'une autre classe de 1ère
(par ex. 1650 d'une 1ère S).[2] Où
donc serait ici l'exclusion ? Ne s'agirait-il pas au contraire de réussite,
pour des élèves à qui l'on redonne le goût
d'apprendre, à l'École ?
Il est vrai que l'origine sociale dominante des élèves
scolarisés en STT détermine une population de lycéens
à profil caractéristique, bien différent de celui
des bacheliers des séries générales. C'est pourquoi
d'ailleurs la lecture de la réussite de ces bacheliers (ou en
négatif celle de leur échec) ne peut pas se satisfaire
de quelques comparaisons rapides de pourcentages d'admission au baccalauréat.
La motivation, le goût et le sens de l'effort, le poids des contraintes
matérielles et financières, l'histoire familiale, personnelle…
sont autant de variables qui déterminent une trajectoire de réussite.
Comment l'interpréter ? Et à quel moment du parcours ?
Je n'oublie pas les autres exclus, ceux qui cette année
encore ne marcheront pas vers les lauriers car ils ont quitté
prématurément le lycée. L'École est plus
que jamais engagée pour refuser définitivement d'entrer
dans "le nouvel âge des inégalités"[3]
et lutter contre les idées reçues.
"Celui-là avait un bâton et empêchait
les enfants d'entrer. Il lui arrivait même de les frapper. Il
était méchant, pas parce qu'il ne voyait pas, mais parce
qu'il était gardien et pauvre."
Tahar Ben Jelloun (La nuit sacrée, éd. SEUIL)
Alain SÉRÉ, IGEN
[1] Joutard Ph. Thélot Cl., (1999)
Réussir l'École, Paris, Seuil
[2] Chiffres DPD, Éducation nationale
[3] Fitoussi JP. Rosanvallon P. (1996) Le nouvel âge
des inégalités, Paris, Seuil