Management des entreprises
: les mutations du management fonctionnel
La croissance
économique forte, la mondialisation, la libéralisation des marchés financiers
et du pouvoir de l'actionnariat privé modifient les relations de l'entreprise
à son environnement concurrentiel et par conséquent sa stratégie. Le
management fonctionnel de l'entreprise, marqué par l'introduction généralisée
des Technologies de l'Information et de la Communication (TIC) et l'évolution
des choix stratégiques, s'adapte à ces mutations.
Caractéristique fondamentale
de la nouvelle économie, les TIC sont au cœur de l'évolution et ont
un impact généralisé sur les fonctions de l'entreprise. La diffusion,
le partage et l'échange d'informations reposent aujourd'hui sur les
réseaux Internet, Intranet et Extranet[1], en
réponse à la complexité croissante des systèmes d'information des entreprises
qui grossissent au rythme de leurs fusions et de leurs rachats. Nés
au États-Unis, ces réseaux se sont implantés dans de grandes entreprises
françaises, telles l'Oréal, Schlumberger, EDF, etc. Ils permettent de
résoudre le problème posé par l'hétérogénéité des logiciels et des matériels
en utilisant les standards d'Internet et des navigateurs internes. L'enjeu
est fondamental : il s'agit de centraliser les données afin d'offrir
la même information au client, quel que soit le port d'entrée qu'il
choisit. Se pose alors le problème des capacités d'accès au site pendant
les périodes de pointe, mais aussi celui de la sécurité informatique,
les possibilités d'intrusions externes se multipliant. La vulnérabilité
des entreprises et les risques s'accroissent.
À l'intérieur de l'entreprise,
le développement des "progiciels de gestion intégrée"[2],
permet d'intégrer en un seul système toutes les données quantifiables.
Ainsi, une information saisie à un bout de l'entreprise, par exemple
une vente, s'inscrit en temps réel dans les données de tous les services
: comptabilité, gestion des stocks, rémunération des vendeurs, marketing,
production, logistique[3]...
Les relations de travail sont
affectées par les TIC. Par exemple, chez l'Oréal, des personnes qui
travaillent sur un même projet peuvent constituer un " espace électronique
" temporaire leur permettant d'échanger de l'information, de travailler
en collaboration. En contrepartie, le contrôle des collaborateurs devient
permanent et indolore, ce qui affecte les relations de pouvoir.
Au-delà du système d'information,
les autres fonctions de l'entreprise doivent intégrer les changements
dus à la fois à l'introduction des TIC, mais aussi aux caractéristiques
de la nouvelle économie.
La fonction mercatique est
particulièrement touchée par la volatilité de l'environnement concurrentiel
: très nombreuses innovations technologiques, impossibilité de cerner
la concurrence, etc. Les nouvelles caractéristiques des marchés incitent
les entreprises à déplacer leur analyse, en la centrant sur les clients
plutôt que sur les besoins, car ceux-ci ne peuvent généralement pas
être exprimés lorsqu'une innovation apparaît. Le plan de marchéage évolue
donc nécessairement pour diverses raisons. - Le produit est innovant
et parfois de façon radicale : le marché doit être " éduqué ".
- L'absence de produits concurrents et de marché existant rend la fixation
du prix particulièrement difficile. - la communication bénéficie de
supports plus variés grâce aux TIC, ce qui affecte les stratégies publicitaires
des annonceurs. De nouvelles formes de publicité apparaissent sur les
écrans d'ordinateurs : bannières passives, interactives, interstitielles
(elles se superposent à la page Internet, en couvrant une partie ou
la totalité de celle-ci), intégrées dans l'économiseur d'écran. Il est
même possible de payer le consommateur pour qu'il voie les messages.
Ces nouvelles techniques publicitaires ont néanmoins leurs limites,
car les messages sont peu mémorisés par les internautes qui s'en débarrassent
au plus vite, et le taux de " clic " sur les bannières est
faible (0,7% à 1,3%). Les évolutions des systèmes d'information des
entreprises permettent une meilleure personnalisation de la publicité,
et le lancement d'offensives stratégiques fortes et très ciblées. -
La distribution utilise de plus en plus Internet, ce qui peut provoquer
un problème de compatibilité entre les différents réseaux. La question
de la complémentarité ou de la substitution par rapport aux circuits
existants se pose. Ainsi l'entreprise Levi's a fermé ses sites de vente
Internet en raison de leur incompatibilité avec le circuit des distributeurs.
Mais Sony prévoit de réaliser à moyen terme au Japon, 20% de son activité
de distribution via Internet, et le franchiseur Pronuptia, crée un site
conçu à la fois comme un complément au réseau existant et comme un vecteur
de diversification (vente de voyages par exemple). Le développement
du commerce électronique est néanmoins freiné par les problèmes de sécurisation
des paiements.
La fonction gestion des ressources
humaines s'adapte à la nécessaire flexibilité de la main d'œuvre ainsi
qu'à une meilleure allocation des ressources. Le marché du travail s'internationalise
et gagne en transparence du fait de l'utilisation des TIC. Les procédures
de recrutement s'automatisent, avec la normalisation des CV déposés
sur Internet qui comportent des mots clés permettant le repérage des
candidats potentiels à un poste, à l'aide de logiciels spécialisés.
Les entreprises peuvent entrer en contact avec leurs futurs salariés
en utilisant leurs adresses électroniques et en consultant les sites
de recrutement. De nouveaux postes de jeunes spécialistes des TIC sont
créés afin de les adjoindre à des directeurs de département plus âgés
qui ne maîtrisent pas toujours ces nouvelles technologies. On parle
alors de " coaching inversé ". De même, la fonction de veille
s'appuie maintenant sur ces nouvelles recrues chargées de la surveillance
du web. La communication par le réseau intranet à l'intérieur de l'entreprise
et avec les salariés génère un renouveau du système d'information sociale
qualifié de " B to E " (Business to Employees). L'utilisation
de didacticiels interactifs évite le face à face avec un formateur,
réduisant ainsi les coûts de formation. En matière de prise de décision,
on assiste à une évolution paradoxale : la décentralisation est facilitée
par l'utilisation des NTIC, mais la circulation en temps réel de l'information
permet aussi une forte centralisation associée à la transparence.
Ainsi que l'énonce Jean Gadrey[4],
la nouvelle économie est une mythologie néo-technico-libérale qui diffuse
des cadres de pensée, de gestion, de calcul présentés comme une nouvelle
" one best way ". Elle s'auto-entretient par l'immersion des
individus dans un univers de calcul économique, via leurs retraites
(fonds de pension), leur rémunération (stock-options), leurs attitudes
au travail, quand on leur demande d'être plus durs avec leurs subordonnés
ou leurs clients les plus modestes. Les lois de la " guerre économique
" légitiment le " stress " lié à l'activité professionnelle
ou la souffrance au travail. La liste des externalités négatives engendrées
par ce "néo-technico-libéralisme " est longue et relance le
débat sur la compatibilité entre optimum économique et optimum social.
Odile MESONNET
[1]
Extranet est une extension d'Intranet destinée à des partenaires privilégiés
de l'entreprise (clients importants, fournisseurs, distributeurs, etc.),
leur permettant un accès aux informations internes dont ils ont besoin.
[2] "Entreprise Ressource Planning" ou ERP,
en anglais.
[3] Le leader du marché des ERP est aujourd'hui SAP,
mais il existe également des progiciels développés par Baan, Oracle,
People Soft...
[4] GADREY Jean, "Nouvelle économie, nouveau
mythe ?", Flammarion, 2000.