Informatique
La veille technologique : comme le chat qui dort …
Avez vous déjà observé un chat
quand il dort, même dans la posture la plus alanguie ?
Quand vous approchez de son coussin, ses oreilles frémissent
au bruit de vos pas. Le chat veille …
Dans les entreprises , on appelle « veille »,
« intelligence économique », ou en anglais
« business intelligence », le dispositif dont
elles se dotent pour anticiper les changements de leurs environnements
leur permettant de collecter, traiter, distribuer les informations utiles
à la prise de décision , tout comme le chat, en somme.
Ce dispositif regroupe plusieurs types de veille : la veille stratégique,
la veille technologique, la veille économique et la veille concurrentielle.
À l’heure de l’Internet, les entreprises ont besoin d’une information
ciblée, triée, validée et confidentielle.
Qu'en est-il des enseignants ? Comment un professeur
peut-il assurer une véritable veille technologique ? Quelle place
pour la veille technologique dans nos enseignements d'économie
et gestion ? S’agit-il seulement d’une composante de la formation continue
des enseignants ? Doit-on l’intégrer dans nos enseignements et
sous quelle forme ?
Les sciences de la connaissance aiment utiliser des métaphores
pour représenter par exemple les actions que peut mener l'usager
d'une interface homme-machine d'un système d'exploitation (bureau,
corbeille, sablier). Est-ce une métaphore inadéquate que
de parler du chat qui veille à propos de la mission de veille
d'un professeur ? Certes, le professeur d'économie et gestion
recherche en permanence des informations qui lui permettent d'anticiper
sur l'évolution de l'environnement socio-économique et
qui ont trait aux acquis scientifiques et techniques. Il collecte ces
données, les analyse et les exploite dans ses cours. Il assure
donc une veille technologique, alors que le chat veille pour sa survie
dans un monde sauvage…
La veille technologique est menée par les entreprises
à des fins stratégiques : c’est une nouvelle arme de la
compétition économique mondiale. L'intelligence économique
peut se concevoir comme le processus d'adaptation des acteurs économiques
au monde extérieur, adaptation résultant de l'équilibre
entre deux mécanismes : l’accommodation et l’assimilation (ici,
c’est la définition de l'intelligence humaine selon Piaget, projetée
au monde économique).
L'accommodation traduit les effets de la synergie collective,
mondiale qui amènent l'entreprise à penser et développer
des représentations ainsi que des valeurs partagées pour
renouveler ses processus de décision. L'assimilation représente
l'action d'un organisme sur son environnement, elle se traduit par les
effets de l'activité de l'entreprise sur son développement.
L'économie moderne est une économie du savoir,
le temps n'est plus où la rareté de l'information faisait
sa valeur : c'est aujourd'hui la manière de la gérer,
de la capitaliser et de la rendre disponible au bon moment et au bon
endroit qui est l'atout majeur.
Le Knowledge Management est la démarche
de gestion des connaissances de l'entreprise qui permet de préserver
et valoriser celles-ci (Cf. « le Knowledge management »
EcoGest@actu n 15). Cette démarche comprend (selon P. Bouvard
et P. Storhaye) deux versants distincts : le premier qui consiste à
« structurer et organiser la collection et la capitalisation des
informations » et le second qui permet de « susciter sur
cette base mise à la disposition de tous des échanges,
des commentaires pour enrichir une réflexion prospective. »
Plus simplement, le professeur cherche à se tenir
informé des innovations dans le secteur qui le concerne. Sa démarche
est moins formalisée que celle réalisée par la
cellule de veille d'une entreprise mais la gestion de ses connaissances
suit, elle aussi, le modèle de Grundstein ("De la capitalisation
des connaissances au renforcement des compétences dans l'entreprise
étendue", Michel Grundstein, Premier colloque du groupe
de travail Gestion des compétences et des connaissances en Génie
industriel) sur le cycle de capitalisation des connaissances. Ci-dessous
un graphique extrait des travaux de M. Grundstein, publié avec
l’aimable autorisation de l’auteur :

Les deux versants de la démarche qui tourne autour
des connaissances cruciales :
- structurer et organiser la collection et la capitalisation
des informations,
- susciter sur cette base mise à la disposition
de tous des échanges, des commentaires pour enrichir une réflexion
prospective.
Repérer
Comme pour toute opération de capitalisation des
connaissances, le professeur doit identifier les connaissances à
capitaliser. Ce repérage est la partie la plus délicate
de ce cycle : comment savoir ce que l'on ne sait pas, ce qui ne fait
pas partie de ses acquis ? On peut penser que les stages de formation
suivis à l’IUFM ou par l’intermédiaire du CERPET, les
ressources proposées en ligne par les réseaux pédagogiques
de la discipline, les abonnements aux listes de diffusion, les visites
des sites des centres ressources nationaux, les contacts avec le monde
économique au travers des stages d’élèves que l’enseignant
supervise, permettent de repérer ce qu'il faut connaître.
Cette phase d'identification des besoins se poursuit dans les phases
ultérieures du cycle.
Exemple : si le professeur doit commencer un nouveau cours
sur le management de l’unité commerciale, en particulier sur
la gestion de projet en BTS commercial, il s’interroge : « Il
m'importe de savoir comment on conçoit et réalise une
action commerciale dans un environnement de travail électronique.
J'ai suivi un stage à l’IUFM sur la gestion de projet dans un
cadre généraliste (des professeurs de différentes
options assistaient à ce stage) et j'y ai compris l'incidence
fonctionnelle de l'environnement électronique sur l'efficacité
attendue dans la conduite de projets. Il est intéressant pour
moi d'examiner à ce stade comment les bases de données
du secteur commercial, les logiciels de CRM, les logiciels de gestion
de projet facilitent la réalisation des objectifs mercatiques
et commerciaux en respectant les différents processus de gestion
de l'entreprise. Je peux aussi m'inscrire à d'autres stages mais
mon activité de veille technologique va me permettre d'appréhender
les pratiques de références. »
En informatique de gestion par exemple, l'enseignant est
guidé dans les choix de logiciels par la mission « veille
technologique et industrielle » du CNDP. Un certain nombre de
logiciels libres ont été remarqués pour leur intérêt
pédagogique évident, qu'ils concernent directement les
élèves ou qu'ils aident les enseignants dans leur travail.
Ces logiciels sont accompagnés d'une brève notice descriptive
facilitant leur prise en main.
Il est possible d'en télécharger la liste
en suivant ce lien : http://logiciels-libres-cndp.ac-versailles.fr/
Préserver
La construction de la mémoire-métier du professeur
est certainement au départ une démarche individuelle qui
s’appuie sur sa connaissance des concepts fondamentaux de sa discipline.
Cependant, elle se poursuit à travers l’aspect collectif du travail
du professeur qu’il réalise au sein d’une équipe pédagogique.
On assiste à une mutation nécessaire (mais non suffisante)
du savoir individuel d’un professeur en un savoir plus collectif : c'est
l'interaction des connaissances individuelles qui va stimuler l'intelligence
de tous.
Les sources de connaissances des professeurs sont difficilement
cartographiables mais une mémoire documentaire peut être
gérée avec un collecticiel ou par un serveur XML. Un collecticiel
comme Lotus Note ou Microsoft Exchange relie les membres d'une communauté
dans un environnement de travail coopératif et automatisé.
XML (eXtend Markup Language) permet de définir un format commun
et cohérent pour échanger des données. On peut
aussi définir un serveur XML permettant de :
- stocker des documents XML,
- rechercher des éléments de documents en
fonction de leur contenu et de la valeur de leurs attributs,
- extraire des documents en réponse à une
requête,
- naviguer sur l'arbre d'un document trouvé.
Valoriser
Sans négliger les aspects liés à la
transposition didactique, il faut commencer par résoudre la question
de l'organisation et de l'indexation des documents retenus, ce qui est
un problème similaire à celui posé par la recherche
d'informations sur le web.
Des solutions telles que l’utilisation d'un moteur de recherche comme
Altavista, Excite, etc. ou d’agents intelligents peuvent être
utiles. Ces derniers sont de plusieurs types :
- les méta-outils qui font travailler en parallèle
plusieurs moteurs de recherche afin de compiler les résultats,
- les logiciels qui permettent le paramétrage de
requêtes ou encore le filtrage d'information (Autonomy, Webseeker,
etc.).
Dans un second temps, les éléments pertinents
des informations recueillies doivent être dirigés vers
les personnes concernées mais il n'est pas question de mettre
à disposition des élèves l'information brute telle
qu’elle a été enregistrée par exemple dans l'espace
professeur de l'intranet de l'établissement. Il faut adapter
la réponse au niveau de l'utilisateur élève, sans
oublier de prendre en compte la législation en vigueur notamment
sur le droit d’auteur, avant toute diffusion de document électronique.
L’académie de Grenoble expérimente ce modèle
d'Intranet :

Maintenir
« L'évolution des connaissances peut être
comprise comme une activité de maintenance de bases de connaissances
qui durent toute une vie, cette activité nécessitant une
veille exploratrice de qualité » précise l'UQAM
(Université du Québec à Montréal ) dans
son "Plan
d'action pour l'intégration des technologies de l'information
dans la formation" (1999).
On peut également y lire, en n'oubliant pas qu'au
Canada, le terme "habileté" reprend la notion de "compétence"
:
« Le développement vertigineux des connaissances ainsi
que des technologies et techniques qui y sont associées, rendent
incomplète et incertaine une formation qui n’associerait pas
l’acquisition des connaissances (au sens traditionnel) à leur
mise à jour continuelle et au développement d’autres habiletés,
notamment l’habileté à construire et reconstruire ses
connaissances et ses savoir-faire. »
Au Canada comme en France, le jeune diplômé
qui arrive sur le marché du travail, doit être capable
de travailler en équipe et de s'adapter à de nouvelles
conditions de travail : « il doit pouvoir démontrer une
certaine polyvalence, puisqu’il aura très probablement à
s’adapter à des emplois multiples ainsi qu’à divers contextes
». Sachant que la pertinence d'une information est de nos jours
limitée, le jeune diplômé doit savoir à la
fois identifier les compétences nouvelles à maîtriser
et repérer les lieux où il pourra se former en accédant
aux savoirs actuels.
La "veille technologique" apparaît donc
comme un sujet d'enseignement pertinent notamment en économie
et gestion. Ce que montrent les TIC et que les élèves
comprennent assez vite, c'est qu'il est devenu indispensable de savoir
où et comment chercher rapidement les informations utiles puisque
les nouvelles technologies rendent leur accès toujours plus aisé.
Cela n'est évidemment possible qu'à trois conditions :
- les sujets de recherche sont localisés par un
outil efficace,
- les requêtes produisent un nombre limité
de références avec un bon niveau de pertinence,
- un apprentissage des comportements qui permettent le
succès de cette recherche a été au préalable
favorisé.
Le témoignage de deux collègues
Pour conclure et illustrer cette pratique, deux collègues
ont accepté de répondre à nos questions : Éric
Vaccari qui enseigne l'économie et le droit en BTS Assistant
de gestion PME PMI et Sophie Girard l’informatique en BTS Informatique
de gestion.
Quelles sont les modalités de la veille technologique
pour vous ?
EV : La veille est avant tout un état
d'esprit : être attentif à tout ce qui se passe dans son
environnement. J'organise ma veille en utilisant deux supports, l'un
électronique, l'autre papier.
Historiquement, j'ai commencé par une veille papier
: lecture des journaux et revues de manière exhaustive pour trouver
des informations relatives à des thèmes généraux.
Je récupère tous les articles qui peuvent m'intéresser.
J'effectue ensuite un tri lors d'une relecture pour ne retenir que quelques
articles (la perte est de l'ordre de 40 %). Les articles retenus sont
rangés dans des pochettes avec une organisation qui évolue
en se démultipliant du fait de ma recherche. La durée
de vie d'un article dans le classement est de trois ans maximum, sauf
pour ceux que je considère comme "de base".
Pour la veille électronique, j'ai recours à
un métamoteur de recherche. La démarche est différente.
Fort de mon expérience de la veille sur support papier, j'effectue
une recherche avec des mots clefs précis. La fonction "tracking"[1]
met à jour régulièrement le résultat de
mes recherches.
La visite des sites, des liens complètent le travail
automatisé pour enrichir la veille. Les documents trouvés
sont ensuite imprimés et rejoignent les dossiers.
SG : Je pratique une veille technologique
nécessaire dans le cadre de mes enseignements en BTS Informatique
de Gestion. Cette pratique n'est pas permanente (faute de temps) mais
plutôt ponctuelle pour traiter des points particuliers du référentiel.
Ma pratique de la veille technologique consiste à rassembler
des informations à partir de diverses sources : revues spécialisées
(01 Informatique, Informatique magazine), ouvrages pédagogiques,
livres spécialisés et Internet. Je ne peux pas me contenter
d'une source d'information unique. J'éprouve le besoin de puiser
les mêmes informations de plusieurs sources différentes
afin de vérifier la justesse des informations, de comparer les
différents points de vue et de prendre du recul.
Quelles exploitation et diffusion faites-vous de cette
veille ?
EV : Le stockage de l'information n'a
de sens que pour une exploitation/diffusion. Les deux termes sont, pour
moi, étroitement liés : l'exploitation des résultats
de la veille a pour finalité d'être transmise aux élèves.
Avant de construire un cours ou d'actualiser une séquence, je
vérifie dans mes dossiers l'existence d'un document récent.
Je cherche à établir une relation avec des informations
glanées lors de la recherche.
Il est important de fournir à nos élèves
des informations à jour, de faire le parallèle entre l'évolution
de l'environnement et les connaissances transmises. L'intranet de l'établissement
est un support à la diffusion de la veille technologique. Elle
demeure cependant limitée du fait du droit de la propriété
intellectuelle. Il est possible de diffuser les adresses réticulaires
mais illégal de fournir directement les documents.
SG : Assurant l'enseignement de GEOSI[2]
en BTS Informatique de gestion, cette veille technologique m'est indispensable
pour traiter certains points du référentiel. Je pense
notamment au S42 qui traite des nouvelles technologies de l'information
(ex : collecticiel, EDI, informatique décisionnelle). Je récolte
des informations me permettant de bâtir un cours. Je sélectionne
également des articles de presse sur lesquels je fais travailler
les étudiants à partir de questions bien ciblées.
Comment pensez-vous transmettre cet état d'esprit
à vos élèves ?
EV : Parmi mes objectifs pédagogiques
indirects, j'incite les élèves à effectuer une
veille technologique. Il suffit de trouver leur passion, un thème
précis qui les accroche, de leur montrer la méthode à
mettre en œuvre. Mais l'implication reste faible.
La veille est indissociable de l'enseignement de l'économie
et gestion. L'ensemble des matières suppose une mise à
jour régulière et un enrichissement de nos connaissances
pour offrir une valeur ajoutée à nos enseignements.
SG : Je pense qu'il est très important
d'initier les étudiants de BTS IG à cette pratique de
veille technologique. Futurs développeurs ou techniciens réseau,
la veille technologique doit devenir chez eux un réflexe pour
deux raisons : elle leur permettra de ne pas être dépassés
trop vite par les évolutions technologiques mais surtout elle
leur ouvrira peut-être des perspectives d'évolution de
carrière.
Je pense qu'il faut faire acquérir aux étudiants
une méthode de pratique efficace de veille technologique : savoir
récolter des informations pertinentes et les analyser, faire
preuve d'esprit de synthèse. Cette tâche me semble être
difficile avec le public actuel : peu d'intérêt pour la
lecture, difficulté d'abstraction comme on peut le constater
chaque année, au moment où les étudiants rédigent
leur note de synthèse à propos du projet présenté
lors d’une épreuve orale de l’examen.
Mots clés :
[1] Tracking : pistage.
Source : http://www.education.gouv.fr/botexte/bo020919/CTNX0004062K.htm
[2] GEOSI : Gestion et organisation des systèmes
d'information
Voir aussi "Méthodes et outils pour la gestion des connaissances
" - auteurs Kuntz, Corby, Gandon, Giboin, Golibiowska, Matta, Ribière
- Éditions Dunod