
Technologie et lien social
Synthèse de l'intervention de Patrice Flichy, professeur de sociologie à l'Université de Marne la Vallée, lors du colloque national du 25 au 28 août 2003 à Paris, intitulé : « Pour une refondation des enseignements de communication des organisations ? ».
Patrice Flichy a travaillé successivement dans les services de recherche du Ministère de la Culture et de l'Institut National de l'Audiovisuel, puis au Centre National d'Études des Télécommunications (CNET) où il a dirigé, pendant quinze ans, le laboratoire de sociologie. Il a également dirigé le Groupement de Recherche Communication du CNRS. Depuis 2000, il est professeur de sociologie à l'Université de Marne la Vallée. Il est aussi directeur de la revue « Réseaux, communication, technologie et société » (Hermès Sciences publications). Il est enfin chercheur au LATTS, laboratoire de l'École Nationale des Ponts et Chaussées.
La généralisation du mode de communication instrumentée qu'offre Internet n'engendre-t-elle pas une véritable frustration du réel ? Jusqu'à quel point l'individu peut-il se passer du monde qui l'entoure ? Certains psychologues[1] n'hésitent pas à poser le sombre diagnostic d'« autisme » en relevant que :
- l'usage intensif de l'Internet tend à déconnecter l'internaute de la vie réelle, de la « vraie vie » ;
- les liens qu'Internet lui permet de tisser (liens « électroniques ») apparaissent comme artificiels, aux antipodes de liens sociaux et de rapports humains authentiques ;
- l'identité virtuelle que confère Internet à l'individu se réduit à une illusion, bien éloignée de son identité et de sa personnalité réelle. Ainsi, un nerd[2] déclarait-il à la sociologue Sherry Turkle[3] : « Lorsque je navigue sur Internet, je divise mon esprit. Je me vois comme étant deux ou trois personnages ou plus, et je passe d'une part de mon esprit à une autre, lorsque je passe d'une fenêtre à l'autre ». Quant à la réalité : « C'est juste une fenêtre de plus, et pas forcément la meilleure… ».
La première question posée est celle de la quasi-disparition de la sociabilité. Le monde électronique ne serait-il pas celui de l'isolement, du repli sur l'individu ?
Au-delà de cette interrogation alarmiste, s'il s'avère que la technologie ne fait pas disparaître le lien social, peut-on accepter l'hypothèse d'un déterminisme technique sur la société ?
Si cette hypothèse devait être récusée, peut-on avancer avec plus de succès l'hypothèse inverse, celle du déterminisme social ? En particulier, les innovations technologiques au niveau de l'information et de la communication pourraient-elles s'expliquer par les mutations rapides et profondes que les entreprises connaissent actuellement ?
En définitive, s'il faut admettre que le développement des organisations s'opère indépendamment de la technologie, force est de constater que cette indépendance n'est que relative car on observe toute une série d'interactions entre les technologies d'information et de communication et la société.
Le lien électronique tue-t-il le lien social ?
Lorsque l'internaute recherche une information sur un site Web ou un forum, il est moins isolé qu'il n'y paraît. Certes, l'écran est, dans son sens premier, ce qui cache et empêche des contacts réels en face à face, mais l'outil offre également une surface d'affichage active, susceptible de transmettre de l'information utile et pertinente.
Ce débat a déjà eu lieu par le passé à propos du téléphone. On a ainsi démontré que 80 % des communications téléphoniques étaient le fait de correspondants éloignés géographiquement de moins de 50 kilomètres[4] ! Un déménagement[5], par exemple, amène un renouvellement des relations sociales : « Plus on se voit, plus on se téléphone ». Le téléphone n'est donc pas un substitut des relations de face à face. Une exception notable est à signaler : celle de la sphère familiale, dont les membres sont dispersés.
En ce qui concerne l'Internet, il n'existe pas encore d'études précises sur le sujet. Deux éléments peuvent être cependant relevés :
- la très forte composante locale[6] des communautés en ligne ;
- l'importante quantité de courriels échangés entre membres d'une même famille[7].
En fait, on observe plutôt une complémentarité entre les différents outils de communication : téléphones fixes, mobiles, messageries électroniques, sans oublier la croissance exponentielle des SMS. Ainsi le développement du commerce électronique dans le domaine du tourisme génère, par ricochet, un important volume de communications téléphoniques. Typiquement, lorsqu'une personne achète ou réserve un voyage sur Internet, elle se fait confirmer l'opération par téléphone. Le dialogue avec un interlocuteur « réel » rassure[8].
En résumé, loin de nous isoler et de bouleverser nos manières de vivre, les nouveaux outils de communication renforceraient au contraire les liens sociaux en leur offrant de nouvelles ressources et opportunités de développement.
La question controversée du déterminisme technologique
La thèse du déterminisme technique
Les médias détermineraient nos modes de pensée
Cette thèse fut avancée par Marshall McLuhan[9] dans les années 60, dans le cadre de son ouvrage de référence « La Galaxie Gutenberg », où il développe la métaphore du « village global »[10]. Elle fut reprise par la suite par Régis Debray, dans « Introduction à la médiologie »[11].
Un exemple historique peut en être donné dans le domaine de la religion. Ainsi, l'imprimerie aurait déterminé le développement du protestantisme luthérien (Réforme des années 1530). En effet, la technologie de Gutenberg rendait possible la lecture personnelle de la Bible qui est au cœur du protestantisme. La parole divine devenait accessible en dehors des lieux de culte .
Mais un contre-exemple peut être cité immédiatement. Précisément, sous la pression de la réforme protestante, l'église catholique a engagé une contre-réforme. Elle fut amenée notamment à remanier et à homogénéiser sa liturgie. Pour y parvenir, elle a aussi pleinement utilisé les ressources de l'imprimerie.
En conséquence, cette thèse s'avère donc assez discutable, puisque la même technologie permet une organisation décentralisée ou centralisée de la religion.
De nos jours, est-ce le marché qui entraîne la technologie ou l'inverse ? Plus largement, convient-il d'opposer technique et société ? En fait, l'influence de la technologie sur la société obéit au hasard et à la nécessité, pour paraphraser Jacques Monod.
« La dépendance du chemin »
Cette thèse a été développée par Paul A. David[12].
Une technologie est caractérisée par son histoire au cours de laquelle il surgit une multitude de choix à opérer au niveau de la pluralité des projets des inventeurs, des contraintes du marché, et finalement du hasard des débouchés. Ces choix successifs la modèlent profondément.
Un premier exemple peut être donné en ce qui concerne l'invention du clavier QWERTY en 1880. À l'époque, il fallait à tout prix ralentir la vitesse de frappe pour empêcher que les leviers des machines à écrire mécaniques s'entrecroisent… En un mot, il fallait inventer le clavier le plus anti-ergonomique possible ! Pour des raisons d'apprentissage, de défaut de standardisation, les autres claviers ne se sont jamais imposés.
Un autre exemple peut être trouvé dans l'invention du cinéma. Une controverse opposait à cette époque Thomas Edison qui avait conçu le cinéma comme essentiellement individuel, dans le cadre d'une simple « machine à sous », et les frères Lumière, qui avaient eu l'intuition d'un spectacle, d'un divertissement de groupe (cinéma projeté dans une salle). C'était également la vision qu'en avait un célèbre prestidigitateur de l'époque, puis cinéaste précurseur : Georges Méliès.
Comme on le sait, l'avenir donnera raison aux frères Lumière et à Méliès.
En résumé, la diffusion d'une technologie est toujours le résultat d'une construction sociotechnique complexe et contingente, articulée autour :
- d'une intuition, d'un projet d'un inventeur ;
- de contraintes de marché ;
- du hasard pur et simple : le surgissement d'une « killer application »[13].
La thèse du déterminisme social
Les mutations au niveau des entreprises
Aujourd'hui, s'il est courant de parler « d'entreprise réseau », comment est-on passé de l'entreprise « taylorienne » à l'entreprise réseau ?
Depuis une dizaine d'années, les spécialistes dénoncent une crise de l'entreprise taylorienne, sous l'influence de deux facteurs principaux :
- l'extrême diversification de la demande ;
- l'intensification de la concurrence.
Ces conditions économiques induisent irrémédiablement pour l'entreprise traditionnelle une perte de substance et de pertinence car son efficacité devient « interstitielle[14] ». Face à ces contraintes nouvelles, seules une organisation, une coopération et une communication interpersonnelles d'un type nouveau peuvent permettre à l'entreprise de subsister. Ainsi est né ce nouveau modèle entrepreneurial que Pierre Veltz[15] qualifie de modèle « cellulaire en réseau ». Cet auteur y voit un véritable « basculement structurel[16] ». Autour des grandes firmes se tisse donc en synergie un réseau complémentaire de PME. Le monde du spectacle en France est une illustration de ce type d'organisation. Le modèle « Benetton », en Italie, en est un autre exemple.
Il est même possible qu'un réseau de PME, lié à des institutions régionales (banques, recherche, formation) et à des réseaux commerciaux internationaux se révèle plus performant qu'une grande entreprise. Henri Mandras[17] a évoqué, à ce propos, un « capitalisme réticulaire ». La région de Prato, en Toscane, pour l'activité textile, est souvent citée en exemple.
Les avantages de ces structures sont de permettre :
- une économie de capital (capital « relationnel ») ;
- une plus grande facilité de gestion ;
- une meilleure réactivité ;
- une mutualisation des risques.
Les conséquences de ces évolutions sur les métiers et les modes d'organisation
De véritables bouleversements peuvent être relevés.
Autrefois, l'aspect collectif préexistait et déterminait largement l'individu dans le cadre rigide des corporations. L'apprentissage conférait aux travailleurs une définition identitaire claire et définitive.
Aujourd'hui, on assiste à la « fin des métiers » et de nouvelles formes d'apprentissage se font jour :
- on « réapprend » en permanence ;
- les trajectoires professionnelles s'effectuent « en lignes brisées », douloureusement parfois ;
- l'identité professionnelle se transforme : l'individu doit d'abord se construire humainement pour pouvoir participer à l'élaboration de règles et de repères collectifs. Claude Dubar parle à ce propos « d'identité de réseau[18] » ;
- la formation se déplace vers des « cercles professionnels » qui sont des groupes de projet au sein desquels se déroulent des échanges d'expériences et de compétences.
L'ancien « monde des métiers » offrait en définitive une certaine protection : le travailleur pouvait arguer : « Ce n'est pas mon métier ». Aujourd'hui, au nom de l'urgence et de la flexibilité, il faut « faire » malgré tout…
L'organisation des entreprises en métiers est battue en brèche par l'organisation en projets. Cette dernière permet une meilleure réactivité, de mieux « coller » au marché… mais crée aussi de nouvelles dépendances au niveau du travail.
Les nouvelles formes de travail
Le travail se transforme profondément. Il ne consiste plus à appliquer des procédures mais à résoudre des problèmes, à gérer des aléas, des incidents, des imprévus (« récupérer » une situation).
Selon Gilbert de Terssac[19], l'acte productif s'élargit, se déplace vers l'amont et vers l'aval. En un mot, le travail « s'intellectualise » et demande un engagement personnel plus fort.
Dans cette optique, le travailleur est amené à construire son propre réseau de coopération. Il bénéficie ainsi de plus d'autonomie dans l'entreprise, au moins dans le choix des moyens employés pour accomplir ses missions. Ces évolutions radicales sont rendues possibles par les TIC mais leur détermination est plutôt à rechercher du côté de la sphère économique : contraintes du marché, redistribution des modes de production à la surface de la planète et mondialisation.
Existe-t-il un déterminisme de la société sur les technologies ? Par exemple, a-t-on créé Internet parce qu'il existe des entreprises en réseau ? La réponse est négative : ces phénomènes sont concomitants mais finalement indépendants. Cependant, les entreprises ont trouvé dans les TIC des possibilités de développer et de renforcer leurs nouveaux modes de fonctionnement, comme ce fut le cas au XIXème siècle, avec l'invention du télégraphe…
De même, le déterminisme inverse, celui des technologies sur la société, comme le prétendait Marx, semble devoir être également réfuté[20].
En définitive, quels sont donc les modes d'interaction entre les techniques et la société ?
Trois stades sont à distinguer :
- les utopies, nécessaires au développement d'un projet technologique ;
- l'appropriation de la technologie par les usagers ;
- l'apparition des « cadres d'usage ».
Les utopies
Une technologie est le résultat d'une construction sociale. Selon Michel Callon et Bruno Latour[21], le développement et la diffusion technologie impliquent de :
- concevoir un projet d'utilisation en rupture avec l'ordre précédent : « le monde pourrait marcher autrement » ;
- saisir des opportunités et trouver des alliés.
Par exemple, l'invention du micro-ordinateur[22] a reposé sur plusieurs utopies :
- une utopie technologique : autour du microprocesseur nouvellement inventé, il est possible de concevoir un petit ordinateur (« small is beautyfull ») ;
- une utopie sociale : l'ordinateur peut devenir un outil individuel de travail intellectuel. Il peut améliorer l'efficacité intellectuelle de son possesseur. Il est le produit d'une contre-culture, en rupture avec la culture dominante, incarnée à l'époque par IBM. Ce sont Steve Jobs et Steve Wozniak[23], créateurs d'Apple, qui formulent les principes fondateurs : « Nous sommes face à une explosion des technologies de l'information ; l'information et l'informatique doivent donc être accessibles à tous…[24] ». « L'informatique pour tous » est donc, à l'origine, un slogan idéologique[25]. Il deviendra dans les faits, de façon plus réaliste, « l'informatique dans tous les bureaux » ;
- une utopie politique : dans le contexte californien de l'époque, la contestation du « Big Brother », représenté par IBM (voir les publicités à la télévision de l'époque), fut incarnée dans le projet de « démocratisation de l'accès à l'information »[26].
Ces nouvelles représentations de l'informatique s'inscrivaient dans les projets d'une partie de la communauté informaticienne. Pour les uns, il s'agissait de travailler de façon plus collective, en partageant de la puissance de calcul et des programmes, pour les autres de construire leurs propres ordinateurs. Cet imaginaire s'inscrivait dans différentes visions du monde[27] : celle de la contre-culture californienne, mais aussi celle du travail universitaire, où se constituaient des collectifs informels à distance, les « collèges invisibles » observés par les sociologues des sciences[28].
Ainsi plus les utopies sont fortes, plus elles mobilisent… Elles sont toujours à la source des grandes inventions.
L'exemple d'Internet est également hautement significatif.
À l'origine, dans les années 60, il s'agissait simplement de connecter des ordinateurs qui ne sont, à l'époque, que de grosses machines à calculer et de transmettre l'information par paquets en suivant un réseau maillé, dans le cadre militaire.
Mais l'ordinateur se transforma en une machine à coopérer et à échanger et c'est ainsi qu'Internet devint un média « coopératif, égalitaire et organisé ». Ses concepteurs en furent aussi ses premiers usagers (les universitaires américains). Internet leur permit de construire un réseau d'échanges ouvert et libre (on pouvait toujours connecter une machine de plus…). Cette logique était en totale rupture avec celle, dominante, des opérateurs de communication, dont le premier souci était de conduire les choses de bout en bout. Cette évolution fut indubitablement une illustration de la « dépendance du chemin ».
Ce réseau universitaire devint une incarnation de l'utopie en vogue lorsqu'il s'ouvrit aux particuliers, aux entreprises de la planète entière. Sous cet aspect, on peut affirmer que le premier logiciel libre fut le protocole Internet IP, connu sous le vocable TCP/IP.
Internet s'appuie sur une ambition collective qui sera portée par des acteurs différents : des informaticiens universitaires travaillant pour le ministère américain de la Défense, des hackers[29] militants contre la guerre du Viêt-nam, mais aussi des bibliothécaires ou des spécialistes de la gestion.
Ces différents acteurs participèrent non seulement à la conception de l'Internet mais en furent également les premiers utilisateurs. Leurs pratiques d'utilisation de ce nouvel outil sont devenues des références incontournables. C'est notamment dans ce cadre que s'est constitué le mythe des communautés virtuelles[30], telles que les a dépeintes avec enthousiasme et talent Howard Rheingold[31].
Le deuxième mode d'interaction : l'appropriation par les usagers
Les usagers s'approprient à leur manière, selon leurs besoins, les technologies mises à leur disposition.
On en trouvera un premier exemple dans l'évolution récente de la presse écrite française. De nos jours, la fabrication quotidienne d'un journal s'appuie sur un système informatique intégré, du « papier » du journaliste à l'impression sur les rotatives. Deux quotidiens, « Ouest-France » et « La Voix du Nord » ont géré cette mutation dans des contextes bien différents :
- À « Ouest-France », de tradition démocrate chrétienne, les choses se firent par négociation : on ne changea pas la distinction journalistes/ouvriers du livre. Dans le nouveau contexte technologique, ces derniers n'avaient plus rien à faire. Ils étaient condamnés à disparaître ou à s'adapter. Ceux qui choisirent cette voie devinrent des spécialistes de la micro-informatique, maîtrisant des logiciels de mise en page et de composition. Ainsi, les deux métiers de base se sont recomposés mais ont subsisté…
- À « La Voix du Nord », les évolutions furent plus radicales et plus douloureuses : un seul métier subsista, celui du journaliste, qui fait tout…
Ceci démontre amplement qu'il n'existe pas de véritable déterminisme de la technologie sur les formes d'organisation productive.
Un second exemple de ce non déterminisme des outils peut être trouvé dans l'implémentation des logiciels intégrés, dits d'ERP (Entreprise Ressource Planning), du type de SAP ou de J.D. Edwards.
Les ERP sont des outils fondamentalement structurants car ils contribuent fortement à modifier les processus de gestion au sein des organisations. L'effet structurant de ces logiciels « propriétaires » est parfois recherché pour garantir notamment l'efficacité d'une gestion centralisée. Mais il peut être significativement atténué, car ces outils sont adaptables, par paramétrage et développement, afin de répondre à un type de fonctionnement plus ouvert. Ce qui leur confère, en définitive, une certaine neutralité.
Un troisième exemple peut être puisé dans la mise en œuvre d'un site Web . Une entreprise centralisée adoptera à l'évidence un site unique. À l'inverse, une entreprise plus « départementale » optera pour une pluralité de sites, à l'instar de France Télécom qui a laissé fleurir une multitude de sites plus ou moins concurrents.
La diversité ainsi offerte est contrebalancée par les risques d'anarchie et de redondances que l'entreprise peut réduire en implantant, par exemple, des bases de données centralisées.
Ainsi, l'usager est en définitive le co-concepteur des TIC : une technologie peut échouer, lorsque le projet des concepteurs (de l'outil ou du système d'information de l'entreprise) ne s'accorde pas à celui des utilisateurs.
Les cadres d'usage
Dans l'utilisation d'une technologie, des habitudes dominantes se font jour chez les usagers. La technologie en question s'adapte et valide ces usages. On parle ainsi de « performation » et l'on dit que la technologie « performe » ses usages dominants.
Par exemple, lorsque la télévision se diffuse dans l'immédiat après-guerre, elle était prévue et conçue comme un moyen d'éducation. Or, comme chacun sait, c'est comme moyen de divertissement qu'elle s'est imposée…
En ce qui concerne Internet, on est passé du modèle universitaire à celui, grand public, des échanges égalitaires, assurant le libre accès et gratuit à l'information.
Cette gratuité[32] n'est pas sans poser des problèmes, notamment en ce qui concerne les droits d'auteurs (musiques, films, etc.). On comprend l'émotion suscitée dans l'industrie du disque par la multiplication des sites qui permettent le téléchargement gratuit d'œuvres protégées. Mais il s'agit d'un exemple évident de performation de la technologie par les usages, notamment ceux des jeunes !
Napster[33] neutralisé, des dizaines de sites « peer to peer[34] » ont fleuri pour prendre la relève…
De fait, Internet renvoie à une utopie de liberté et de gratuité, donc les systèmes de paiement s'y avèrent difficiles à mettre en place car ils sont vite contournés… De plus, qui éprouve véritablement le sentiment de commettre un vol en téléchargeant le dernier « MP3 » à la mode ? Car, malgré les barrières juridiques, le monde de l'Internet se réfère instinctivement aux mythes fondateurs, où la copie est libre et identique à l'original…
Les entreprises de la « Net economy » ont intégré cette dimension. De ce point de vue, l'histoire de Netscape est édifiante. Cette entreprise a conçu un navigateur libre de copie dans sa version « bêta[35] ». La version corrigée (exempte de bugs) devenait payante au bout d'un an… L'originalité de cette stratégie consiste ainsi à développer une entreprise « sans frais », « sans publicité », « sans charges de marketing », en attendant patiemment la performation d'usage de la part des utilisateurs…
Évidemment, les économistes se posent la question de la véritable valeur de ces entreprises de la « nouvelle économie » (les fameuses « dotcom ») et lorsque les doutes prennent le pas sur les certitudes, à la faveur, il faut le souligner, d'une spéculation effrénée (la bulle Internet), cela donne l'effondrement boursier que nous avons connu…
--Cet article a été rédigé par Alain Nossereau, formateur en communication et gestion de l'information - Académie de Nice.
Mots clés : communication instrumentée, déterminisme, entreprises « réseau », killer application, lien social, médias, médiologie, mythe fondateur, nouvelles formes du travail, nouvelle sociabilité, performation, utopie
Pour en savoir plus :
Quelques liens concernant les interventions, l'œuvre et les thèses de Patrice Flichy :
- Une nouvelle théorie de l'innovation technique :
http://www.er.uqam.ca/nobel/gricis/gpb/pdf_ecrits/Flichy.pdf
- La place de l'imaginaire dans l'action technique (le cas d'Internet)
http://oav.univ-poitiers.fr/rhrt/2002/actes%202002/patrice%20Flichy.htm
- La géopolitique d'Internet
http://www.lageopolitiquedinternet.com/entretien/pages/biographiepflichy.htm
- Les logiciels libres, un modèle fécond
http://www.google.com/search?sourceid=navclientmenuext&q=cache:http%3A//www.er.uqam.ca/nobel/gricis/actes/bogues/Flichy.pdf
- Administration électronique et données personnelles
http://www.service-public.fr/accueil/itw_pflichy.html
- L'innovation technique : récents développements en sciences sociales. Vers une nouvelle théorie de l'innovation
http://www.enssib.fr/bbf/fiches_lecture/b956flichy.html
- Internet ou la communauté scientifique idéale
http://jp-mcc.cef.fr/poitiers/intervenants/flichy/Reseaux97.pdf
- Colloque "Médias, Nouvelles technologies pour quelle citoyenneté"
http://www.ac-dijon.fr/ouvint/actes2.htm
- Un peu d'optimisme dans un monde marchand
http://www.fluctuat.net/cyber/articles/webmedia/webmedia.htm
- Utopies et imaginaires des acteurs de la diffusion
http://www.fing.org/index.php?num=4246,1
Bibliographie :
Patrice Flichy
Les radios locales en Europe - la Documentation française - 1978
Communication et pouvoir - Anthropos – 1979
Les industries de l'imaginaire - Presses Universitaires de Grenoble - 1980
Images pour le câble - la Documentation française – 1983
Une histoire de la communication moderne - Espace public et vie privée - la Découverte - 1991
L'innovation technique - la Découverte - 1995
L'imaginaire d'Internet - la Découverte - 2001
Internet en entreprise - Hermès Sciences Publications - 2001
Communiquer à l'ère des réseaux - Hermès Sciences Publications - 2001
Lucien Sferz
La communication - Collection « Que sais-je » ? - PUF - 1997
La politique symbolique - PUF - 1993
Critique de la communication - Édition du Seuil (3 ème édition) - 1990
Guy Lacroix
Le mirage Internet - Collection « Essentiel » - Édition Vigo - 1997
André Akoun
Sociologie de la communication de masse - Édition Hachette-Éducation - 1997
Arnaud Dufour
Internet - Collection « Que sais-je » ? - PUF - 1998
Marshall McLuhan
Pour comprendre les média - Collection Points Seuil - 1964
La Galaxie Gutenberg - Collection Idées - Gallimard - 1962
Régis Debray
Introduction à la médiologie - Collection Premier cycle - PUF - 2000
Henri Mandras
La fin des paysans (1967) - Actes Sud - 4ème édition en 1992
Les sociétés paysannes (1976) - Gallimard collection Folio - Dernière édition 1995
La seconde révolution française , 1965-1984 (1988) - Gallimard collection Folio - Dernière édition 1994
Comment devenir sociologue, souvenirs d'un vieux mandarin (1995) - Actes Sud
Les grands auteurs de la sociologie : Marx, Durkheim, Tocqueville, Weber (1996) - Hatier
L'Europe des européens (1997) - Gallimard collection Folio
Gilbert de Terssac
La théorie de la régulation de Jean-Daniel Reynaud - La Découverte - ( 12/2003)
Le travail, une aventure collective - Octares - (06/2002)
Coopération et conception - Octares - (03/2002)
Du train à vapeur au TGV, sociologie du travail d'organisation - PUF - (03/2002)
Louis Althusser - Etienne Balibar
Pour Marx - Édition François Maspéro - 1965
Michel Callon
La science et ses réseaux - La Découverte - 1989
La science telle qu'elle se fait - La Découverte - 1990
L'innovation technologique et ses mythes - Gérer et Comprendre, n°34 - mars 1994
Bruno Latour
Ces réseaux que la guerre ignore - La Découverte - 1992
Manuel Castells
La galaxie Internet - Éditions Fayard - 2002
Bernard Miège
La société conquise par la communication - Collection Communication, Médias et sociétés, Presses universitaires de Grenoble
- Logiques sociales - Tome 1,
- La communication entre l'industrie et l'espace public - Tome 2
Pour aller plus loin, d'autres références [NDLR] :
Howard Rheingold et les communautés virtuelles
http://www.well.com/user/hlr/texts/VCFRIntro.html
http://www.fing.org/index.php?num=4449,2
Le vocabulaire d'internet
http://www.linux-france.org/prj/jargonf/index.html
[1] L'internaute serait menacé par un mal étrange et inconnu, venu de l'intérieur, le « tautisme », néologisme dû au premier chercheur qui l'a découvert, Lucien Sfez. Il s'agirait, selon lui, du regroupement de deux pathologies : l'autisme et la tautologie, après une inexplicable mutation de la circulation classique de l'information.
( Nouvelles technologies de la communication - François Viricel - Une révolution des comportements ?
Voir : http://www.strasmag.com/99_dossiers/06_mode/nouv_techno.htm#Définitions )
[2] Personne passionnée de micro-informatique (« accros à la micro », « branchés micros », « web -génération »).
[3] Sociologue américaine, née en 1948 et vit à Boston. Après des études de psychologie et de sociologie, notamment à Paris, elle sera nommée professeur de sociologie des sciences au Massachusetts Institute of Technology. Elle est parmi les premiers chercheurs à étudier les rapports entre l`ordinateur et la psychologie des gens, ou comment l`informatique change les façons de penser et le comportement. Elle a publié «The Second Self : Computers and the Human Spirit», «Life on the Screen : Identity in the Age of Internet», «Psychoanalytic Politics : Jacques Lacan and Freud`s French Revolution».
(Voir : http://www.actufiches.ch/content.php?name=Turkle&vorname=Sherry )
[4] Christian Licoppe et Zbigniew Smoreda « Liens sociaux et régulations domestiques dans l'usage du téléphone », Réseaux , 2000, n° 103.
[5] Pierre-Alain Mercier, Chantal de Gournay et Zbigniew Smoreda « Si loin, si proches. Liens et communications à l'épreuve du déménagement », Réseaux , 2002, n° 115.
[6] John Horrigan, and Lee Rainie Online Communities : Networtks that nurture long-distance relationship and local ties, Washington D. C., Pew Internet & American Life Project, october 2001.
[7] John Horrigan, and Lee Rainie Getting Serious Online Washington D. C., Pew Internet & American Life Project, March 2001.
[8] Christian Licoppe « L'évolution des centres d'appel téléphoniques des agences de voyage sur Internet », Réseaux, 2002, n° 114.
[9] Sociologue canadien (1911-1980) ayant attiré l'attention sur l'importance dans la communication des nouveaux médias de l'âge électronique et annoncé la fin de la "galaxie Gutenberg". Célèbre aussi par ses livres sur le rôle des médias.
[10] « La métaphore du village global fut énoncée pour la première fois en 1962 par le canadien Marshall McLuhan pour décrire l'essor des médias électroniques et leur influence croissante sur les sociétés humaines. Dans son livre La Galaxie Gutenberg, le théoricien de la communication pressent l'émergence d'une "tribu mondiale", humanité transformée par la "galaxie Marconi" où l'électronique engendre de nouveaux instruments médiatiques et induit de nouvelles perceptions. "Le médium est le message" précise encore ce visionnaire (dans Message et massage) qui a très tôt perçu le risque d'addiction aux nouveaux canaux d'information. Depuis, sa formule du village global a fait fortune pour être systématiquement couplée à la "globalisation" ou mondialisation. »
Réda Benkirane – Tribune de Genève – 24 mars 1998.
(Voir : http://www.archipress.org/press/village.htm )
[11] Pour Régis Debray, homme politique engagé, écrivain, essayiste, distinguer ce n'est pas opposer, c'est articuler : bien distinguer la communication ou circulation de l'information dans l'espace qui sépare les contemporains, et la transmission d'un héritage de valeurs et de savoirs à la postérité : le point de vue de la communication est synchronique, c'est celui de l'humanité dans l'actualité des vivants.
Le second point de vue, celui de la transmission, est diachronique. C'est ce que l'auteur appelle l' être-ensemble-successivement , car, selon l'affirmation d'Auguste Comte, l'humanité est faite de plus de morts que de vivants.
La communication est évidemment la condition de la transmission : il faut par exemple un écrit pour qu'une transmission soit possible à un lecteur. Mais cette condition nécessaire n'est pas suffisante : encore faut-il que le lecteur ou celui qu'on a installé devant un écran d'ordinateur ait le désir ou la foi.
Comprendre qu'il ne suffit pas de mettre en présence une valeur ou un savoir et un récepteur pour que l'information s'incarne dans le récepteur : il faut plus que la communication et c'est ce « plus » qui fascine Régis Debray, c'est ce "plus " qu'il veut sonder.
(Philagora.net. Voir : http://www.philagora.net/comedie/mediologie.htm )
[12] Professeur d'économie à l'Université de Stanford (USA).
[13] "L'application qui tue ", c'est ce que recherchent tous les créateurs de nouveaux systèmes informatiques, celle qui assurera le succès radical de leur système. Exemple : le premier tableur, Visicalc, a constitué une véritable innovation et une révélation pour tous ceux qui l'ont vu naître. Il a permis à l'Apple II de se présenter aussi comme une machine à potentiel professionnel, même si son profil d'origine était celui d'un ordinateur de jeu, d'éducation et d'initiation à la programmation. (01Net).
[14] J. Gadrey et Ph. Zarifian L'émergence d'un modèle de service, Rueil Malmaison, éditions Liaisons, 2002.
[15] Chercheur à l'ENPC (Ecole Nationale de Ponts et Chaussées) dont les axes de recherche sont : organisation spatiale des activités, nouvelles organisations de production, gestion du travail et des compétences.
[16] Pierre Veltz Le nouveau monde industriel, Paris, Gallimard, 2000, p. 190.
[17] Formé au contact de Georges Gurvitch et de Georges Friedmann, né en 1927, Henri Mendras s'est imposé, avec La fin des paysans et Les sociétés paysannes, comme le spécialiste des paysanneries et des sociétés rurales. Ses études comparatives l'ont conduit à élargir son champ d'analyse à la société française puis aux sociétés européennes en collaboration avec des équipes de recherche françaises (Louis Dirn) et internationales (Observatoire du changement social). Professeur à l'IEP de Paris, il est également l'auteur de manuels de sociologie. Voir notamment : « Les systèmes de production locaux en Europe » : http://www.ofce.sciencespo.fr/pdf/revue/7-80.pdf )
[18] Claude Dubar La crise des identités, Paris, PUF, 2001, p. 123.
[19] Sociologue, docteur d'état ès lettres et Directeur de Recherche au CNRS. Il dirige le laboratoire CERTOP (CNRS-Université de Toulouse II). Il a publié plusieurs ouvrages dont Autonomie dans le travail (PUF, 1992).
[20] Louis Althusser et Etienne Balibar, philosophes d'obédience marxiste, ont proposé en 1965, dans un ouvrage commun : « Pour Marx », une interprétation « non mécaniste » du matérialisme scientifique. La « superstructure » (idéologie, politique, religion) serait ainsi dotée d'une « autonomie relative » par rapport à l'infrastructure (économie, technologie), bien que cette dernière soit déterminante « en dernière instance ».
(Voir : http://myhome.naver.com/skreds/althusser/althusser_pour_marx.htm )
[21] Chercheurs au Centre de Sociologie de l'Innovation. École des Mines de Paris
(Voir : http://www.ensmp.fr/Fr/Recherche/Domaine/ScEcoSoc/CSI/CSI.html )
[22] Voir : http://www.volle.com/ulb/021122/textes/histoiremicro.htm et http://histoire.info.online.fr/micro.html
[23] Voir « L'aventure Apple » : http://www.aventure-apple.com/bios/steves.html
[24] Texte écrit en 1969, lors du fameux festival de rock à Woodstock, aux USA.
[25] Ce slogan sera repris en 1984, pour désigner un ambitieux plan d'équipement de l'Education Nationale (IPT).
[26] Philippe Breton : Histoire de l'informatique, La Découverte, 1987 (Page 211).
[27] Voir Patrice Flichy L'imaginaire d'Internet, Paris, La Découverte, 2001.
[28] Diane Crane Invisible Colleges : Diffusion of Knowledge in Scientific Communities, Chicago, University of Chicago Press, 1972.
[29] Un hacker (« bidouilleur », en anglais) est un expert dans son domaine, souvent employé en informatique. Il faut bien distinguer ses compétences de ses intentions. En effet, on distingue deux grands courants dans la grande famille du hacking :
- les White Hats (chapeaux blancs) hackent afin d'améliorer la sécurité de ce qu'ils visitent . En principe, après avoir fait leur coup, ils prennent contact avec l'administrateur du site ou le créateur du logiciel pour leur communiquer les résultats de leurs investigations ;
- les Black Hats (chapeaux noirs) sont une formation de hackers anarchistes. Leur motivation principale est la destruction (À ne pas confondre avec les script kiddies piratant plus par désir de se faire remarquer que de progresser). Là encore, on trouve de tout : certains Black Hats versent dans l'hacktivisme, tandis que d'autres détruisent sans aucune animosité à l'égard de la cible.
(Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Hacker)
[30] Voir : http://www.well.com/user/hlr/texts/VCFRIntro.html et http://www.rheingold.com/index.html
[31] Howard Rheingold La réalité virtuelle Paris, Dunod, 1993.
[32] Voir Internet et structure du marché - EGA n° 21 - décembre 2003 et La gratuité en économie - EGA n° 15 - décembre 2002.
[33] En septembre 1998, Shawn Fanning, un étudiant américain de 18 ans de l'université Nord-Est de Boston (Massachussets), décide de créer un logiciel afin d'échanger des fichiers MP3 sur le Net avec des amis. Pour concevoir ce logiciel, qui reprend les grands principes du moteur de recherche, Shawn Fanning va bénéficier de l'aide de Sean Parker et de Jordan Ritter, deux autres étudiants qu'il a rencontrés via IRC (Internet Relay Chat). Napster était né…
(Voir : http://www.journaldunet.com/dossiers/musique/napster.shtml )
[34] Les applications Peer to Peer (point à point) facilitent l'échange de fichiers entre particuliers. Ces applications sont nombreuses et diverses (eDonkey , Kazaa , etc.). Malheureusement, leur utilisation dans un réseau peut être source de problèmes de sécurité et consommer inutilement de la bande passante.
[35] Version d'un logiciel non finalisée, en principe non susceptible d'être commercialisée en l'état.