Édition
électronique et enseignement des Lettres

PROBLÉMATIQUE
Danièle
Valentin,
Direction de la Technologie (SDTICE)
UN BREF HISTORIQUE
Les professeurs de Lettres du second degré
se sont intéressés à l'étude quantitative du vocabulaire
des textes dès les années 1970, lorsque le Ministère de
l'Éducation nationale prit les premières mesures visant
à intégrer l'informatique dans l'enseignement en mettant
en place des stages " lourds " de formation à l'informatique
pour des enseignants de toutes les disciplines. Ces stages
se déroulèrent, en 1970-71, dans des entreprises informatiques,
mais dès l'année suivante, leur organisation fut confiée
à des Centres Universitaires, dont l'École normale supérieure
de Saint-Cloud. Or celle-ci abritait le Laboratoire de lexicologie
politique dirigé par Maurice Tournier, et les stagiaires
ont ainsi pu prendre connaissance des recherches conduites
dans ce Laboratoire.
Les enseignants, formés à la programmation,
même si les objectifs pédagogiques de ces stages étaient
clairement affirmés, étaient invités à concevoir des applications
utilisables dans leur discipline. Pour ce faire, il est
apparu nécessaire de leur donner un langage spécifique,
pouvant aussi servir à la formation des élèves : le LSE
(langage symbolique pour l'enseignement) développé à l'école
Supérieure d'électricité sous la direction de Jacques Hebenstreit
et de Jacques Arsac, langage en français qui comportait
des fonctions de traitement de chaînes de caractères et
des fonctions graphiques. Les professeurs de français et
de langues anciennes ont travaillé dans deux directions
complémentaires.
- La première est celle de l'enseignement
assisté par ordinateur (EAO) : de premières applications
visant à renforcer l'apprentissage de la lecture et de la
maîtrise de la langue ont été réalisées, comprenant des
modules d'évaluation, une individualisation de la progression,
un suivi de l'élève, des batteries d'exercices, avec analyse
de l'erreur et correction adaptée, etc. Le LSE a bientôt
été relayé par des langages auteurs, les premiers d'ailleurs
écrits en LSE, offrant de nouvelles fonctions d'analyse
de réponse et de traitement des erreurs de l'élève.
- La seconde, explorée en liaison avec le Laboratoire
de lexicologie politique de Saint-Cloud, visait à transposer
soit les méthodes de ce Laboratoire (numérisation des textes
et traitements statistiques appliqués à ces textes), soit
les résultats de ses travaux (sur la presse, le surréalisme)
dans l'enseignement secondaire.
LE DÉVELOPPEMENT DE LA MICRO-INFORMATIQUE
ET D'INTERNET
L'équipement des établissements en micro-ordinateurs a
permis aux enseignants de s'affranchir des Centres de calcul
universitaires et de mettre en œuvre individuellement, dans
leurs classes, les mêmes types de traitement sur des textes
de leur choix. La mise à la disposition des enseignants
du logiciel Pistes (1989), développé par Pierre Muller (INRP)
à partir de la méthodologie élaborée par le Laboratoire
de lexicologie politique de Saint-Cloud concernant la numérisation
et le codage des textes, les traitements statistiques et
le calcul des spécificités (INRP), la publication d'exemples
d'applications pédagogiques : analyses de Tartuffe, des
Fleurs du Mal, des Catilinaires dans la série " Logitexte
" (INRP/CNDP), ont permis de montrer aux enseignants l'apport
de l'informatique pour une investigation systématique des
textes (Pistes). Parallèlement, le logiciel " Lexis " (CNDP)
se proposait d'expliquer à des élèves du second degré les
traitements statistiques effectués sur les textes.
Certains enseignants ont utilisé les corpus de la série
Logitexte, d'autres en ont créé et les serveurs académiques
(Rouen, notamment) proposent aujourd'hui encore des textes
saisis et préparés (codés) pour être traités avec le logiciel
Pistes. L'intérêt de travailler avec des textes numérisés
est tel que les enseignants n'hésitent pas à saisir eux-mêmes
les textes au clavier (ou à les numériser en mode image
et à les traiter ensuite avec un logiciel de reconnaissance
de caractères), à les coder manuellement, puis à les traiter
avec Pistes, d'abord, puis avec " Hyperbase "
(logiciel développé par Etienne Brunet, Université de Nice).
Les enseignants ressentent aussi assez vite les insuffisances
d'un tel système : la numérisation des textes reste limitée
et les études sont restreintes à un roman, une pièce de
théâtre, un recueil de poèmes. Il leur faudrait disposer
d'un ensemble cohérent de textes numérisés afin de pouvoir
effectuer des recherches sur l'ensemble de l'œuvre d'un
auteur, comparer des auteurs entre eux, etc.
La
constitution de la base Frantext
par l'Inalf (même si les objectifs poursuivis sont différents
(l'établissement du TLF) semblait répondre à ces aspirations.
Un cédérom comprenant 300 œuvres de 1827 à 1923, extraites
de la base Frantext, et le moteur de recherche Stella, est
coproduit par Hachette et le CNRS, en 1992. Discotext 1
est expérimenté dans les établissements secondaires avec
succès, mais son interface (sous DOS) devient vite obsolète.
Le logiciel n'est pas adapté à d'autres systèmes d'exploitation
et il n'y aura pas de Discotext 2.
L'édition publique et privée s'oriente vers des productions
multimédias centrées sur une œuvre (Bel Ami de Maupassant
- CRDP de Toulouse, L'Écume des jours de Boris Vian
- MEN/CRDP de Champagne-Ardenne) ou un auteur dont elles
proposent l'œuvre intégrale : Alexandre Dumas, Chateaubriand,
Balzac (Acamédia), Pascal, Rimbaud, Proust (Éditions Champion),
Léopold Sedar Senghor (Jericho). Des documents éclairant
le contexte culturel, des guides méthodologiques et pédagogiques
aident à la contextualisation et à la compréhension de l'œuvre,
à l'exploitation des fonctions de recherche.
L'INFLUENCE DES RÉSEAUX
: INTRANET, INTERNET
Sur cédérom, les œuvres apparaissent
prisonnières de leur support. Internet va révéler d'autres
possibilités, une souplesse incomparable. Les éditeurs en
ligne (00h00,
Bibliopolis,
Éditions
du Boucher, etc.) offrent un accès immédiat à des textes
inédits et/ou des rééditions et souvent des services spécifiques
aux enseignants et aux élèves. Des institutions (Universités,
laboratoires du CNRS) permettent d'effectuer des recherches
dans de grands corpus (Rabelais
et son temps, Balzac ), des dictionnaires
en ligne tel " Le Trésor informatisé de la langue française
", etc.
Les bibliothèques virtuelles réalisées
par des associations (ABU,
Athena),
des particuliers (Maupassant
par les textes de Thierry da Selva) permettent de télécharger
des textes, offrent des traitements (indexation, recherche
contextuelle dans une œuvre ou dans l'ensemble de la base).
L'utilisateur, en utilisant des moteurs
de recherche ou des portails spécialisés tel celui de l'Internet
culturel mis en place par le Ministère de la culture
et de la communication, peut trouver sur le réseau des textes
français et étrangers (langue originale et traduction),
des textes en langues anciennes, des textes de littérature
de jeunesse, etc.
Revers de cette profusion : les éditions
utilisées ne sont pas toujours mentionnées, les textes ne
sont pas sûrs, et une fois qu'il les a téléchargés, l'utilisateur
doit les présenter, leur adapter des outils de recherche,
etc. Cependant, il gagne la liberté de composer le corpus
de son choix, de le découper en fonction d'un projet, de
lui attacher des annotations (notes, images, sons), d'autres
textes (critiques), des créations personnelles ou collectives
(pastiches, illustrations, par exemple), des liens vers
d'autres sites complémentaires. On
peut citer des exemples particulièrement réussis de constitution
et d'exploitation pédagogique d'un corpus : La
Vénus d'Ille
de Mérimée, Châtiments
de Victor Hugo, annotés par des élèves de collège et
de lycée, Ruy
Blas, préparé pour guider les élèves dans l'étude
d'un drame romantique, " Victor
Hugo contre la peine de mort ". En langues anciennes,
les corpus présentés sur le site Musagora
: " Les Muses ", " Dionysos ". Les corpus
ainsi préparés peuvent être placés sur le réseau interne
de l'établissement et ainsi accessibles hors ligne de n'importe
quel poste, et/ou publiés sur Internet et utilisables alors
par d'autres classes.
Pour que ces nouvelles pratiques pédagogiques
liées au développement des réseaux puissent se développer
avec toutes les garanties scientifiques et dans la légalité,
de multiples problèmes doivent être résolus, concernant
notamment la qualité des textes, et les droits d'utilisation
et de publication.
DES BASES ADAPTÉES AUX BESOINS
DES ENSEIGNANTS ET LIBRES DE DROITS
Comment concilier l'aspiration des enseignants
à une liberté totale d'utilisation des bases de textes en
ligne avec l'investissement scientifique et financier important
exigé par leur réalisation, surtout si l'on veut qu'elles
réunissent qualité éditoriale et logiciel d'interrogation
performant et évolutif ?
Une action d'innovation, conduite de 1998
à 2000 par la Direction de la technologie, a permis d'expérimenter
les bases en ligne et outils de recherche existants (notamment
Frantext, le moteur de recherche Stella et le logiciel Hyperbase),
de définir et de construire une base expérimentale avec
de nouvelles fonctionnalités.
Le projet
BASILE (une base libre de droits, permettant la navigation
dans l'œuvre intégrale et l'accès aux fonctions de recherche),
conduit par le CNED et les Éditions Champion dans
la continuité de cette expérimentation, a été soutenu par
le Ministère de la jeunesse, de l'éducation nationale et
de la recherche. Une première section de 1000 œuvres appartenant
au genre narratif a pu être exploitée par les enseignants
à l'occasion du colloque "0L'édition électronique
et dictionnairique " - Université de Rouen
- juin 2002). La base doit progressivement s'enrichir de
deux autres sections : poésie et théâtre, puis d'une sélection
de textes de critique littéraire. Elle offre également des
dictionnaires historiques. D'autres éléments seront progressivement
intégrés : biographies, bibliographies, fac-similés de manuscrits…
Elle sera expérimentée à partir de janvier 2003 dans le
cadre du projet d'Espace numérique européen d'éducation
(ENEE)
mis en place par la Direction de la technologie.
UN ÉLARGISSEMENT DES ATTENTES
La mise à disposition de ressources numériques par les
éditeurs et les institutions (bibliothèques, universités…),
tant qu'elle n'est ni coordonnée, ni complète, a pour corollaire
une augmentation des attentes et des exigences des enseignants.
Autant, les professeurs de grec ancien semblent trouver
dans " The Persus Digital Library " (base textuelle et iconographique)
de quoi satisfaire leurs besoins tant au niveau des textes
que des documents iconographiques, autant les enseignants
de français se sentent encore frustrés. La plus importante
bibliothèque virtuelle en ligne, le serveur Gallica
de la Bibliothèque nationale de France, offre 80 000 documents
numérisés, mais pour la majorité d'entre eux en mode image.
La sélection Gallica classique préparée pour les élèves
et les étudiants avec un millier de textes fondateurs de
la littérature française est également (sauf certains accords
conclus avec Acamédia, Bibliopolis, Frantext) en mode image.
Bien entendu, le serveur Gallica est précieux car il permet
d'accéder de n'importe quel point du territoire au patrimoine
littéraire, de lire, imprimer ou télécharger des textes
rares, mais le mode image ne permet ni un travail direct
sur les textes, ni une recherche plein texte. Les seuls
repères sont la table des matières - et celle-ci n'est pas
présente dans toutes les éditions - et les numéros de page.
De plus, l'utilisateur n'a pas la possibilité de feuilleter
le livre électronique très rapidement comme il peut le faire
avec son homologue papier.
De nouvelles éditions sur Internet montrent ce qui pourrait
exister et " aiguisent les appétits ". La Bibliothèque nationale
de France a mis en ligne, en liaison avec l'exposition consacrée
à Proust et en collaboration avec les Éditions Champion,
une édition du Temps
retrouvé qui permet de consulter simultanément les
fac-similés des manuscrits et le texte du dernier livre
de La Recherche.
La
mise en ligne par l'Université de Hull de l'édition
génétique d'un chapitre de L'Éducation sentimentale
de Flaubert (le premier chapitre de la troisième partie)
ouvre des perspectives alors que l'écriture est abordée
dans les nouveaux programmes. L'édition électronique réunit
tous les documents préparatoires : scénarios d'ensemble,
esquisses, brouillons. Elle permet de consulter simultanément
les documents originaux (fac-similés des manuscrits et leur
transcription), dans la continuité des séquences ou selon
les différents états d'un même passage. Les notes documentaires
et commentaires génétiques sont accessibles directement
en cliquant sur les mots auxquels ils sont attachés. On
peut voir à quel point l'électronique facilite la consultation
d'une édition savante.
BASES DE TEXTES ET BASES
ICONOGRAPHIQUES
La lecture de l'image (fixe et mobile) fait partie du programme
de français et de langues anciennes. Michel Tichit et Mireille
de Biasi indiquent les liens entre étude des textes et découverte
des sites archéologiques et des œuvres d'art en langues
anciennes. En français, au collège et au lycée, l'élève
observe les relations entre texte et image, aborde les différentes
fonctions de l'image (illustrative, narrative, argumentative),
confronte les textes à d'autres langages : " On utilisera
des images fixes et mobiles, pour s'attacher à dégager les
spécificités du discours de l'image et mettre en relation
le langage verbal et le langage visuel " (BO
N°28 du 12 juillet 2001 - Le Français au lycée - Préambule).
Les professeurs de Lettres utilisent donc, en liaison avec
les bases textuelles, des services en ligne et des bases
de données iconographiques. Citons :
-
les expositions
virtuelles de la BNF en liaison avec les expositions
réelles (" Victor Hugo, l'homme océan ", " Maîtres
de la BD européenne ", etc.), et les dossiers
pédagogiques préparés pour un public scolaire et étudiant
(" Brouillons d'écrivains ", " Le portrait ",
etc.) qui permettent une découverte interactive des fonds
iconographiques de la bibliothèque,
- le service éducatif en ligne du Musée du Louvre, Louvre.edu
(Louvre/Pagesjaunes Édition), qui offre environ quatre mille
œuvres en ligne, des commentaires sonores et animations,
une bibliothèque de textes (feuillets, notices d'œuvres,
dictionnaires),
-
les dossiers
pédagogiques et les parcours (" Le
paysage dans tous ses états ") du Centre
national d'Art contemporain, en liaison avec ses expositions,
les services de la RMN tels que " L'Histoire
par l'image ", ou liés à des expositions : " Matisse-Picasso ".
On peut citer là aussi des exemples de corpus mis
à la disposition des élèves réunissant
textes et images :
- " Balzac
et la peinture " (académie de Rouen) :
une étude du Chef d'oeuvre inconnu est enrichie par
une présentation des grandes galeries de peinture
que Balzac décrit, des tableaux ou des uvres dont
il s'est inspiré dans ses descriptions, portraits et paysages ;
- " Réalisme,
naturalisme, impressionnisme " (académie
d'Orléans-Tours) : une base documentaire réunissant
histoire littéraire, philosophie et peinture.
Différents exemples d'utilisation pédagogique des bases
textuelles et iconographiques sont présentés sur ce site.
Ils ne recouvrent pas l'étendue des usages qui se dessinent
dans les établissements mais ils ont des objectifs communs
:
- favoriser la compréhension et l'appropriation des textes
par les élèves (pose de signets, annotations, recherches
guidées ou nées de la curiosité)
- diversifier les pratiques pédagogiques (corpus et
parcous " sur mesure ", questionnements
et recherches adaptés aux intérêts des
élèves, recherches guidées permettant
une approche globale de l'uvre et en facilitant la
lecture, etc.)
- mutualiser les pratiques et les productions (ce
qui suppose une libération des droits pour la publication
des textes, des résultats de recherche, etc.).
|
|