La parabole de l'enfant prodigue

L'abbé Vécard recourt à L'Évangile pour obtenir la contrition de Jacques.

  [L'abbé Vécard] entra et s'arrêta sur le seuil. Jacques baissait les yeux. L'abbé s'approcha et lui pinça l'oreille :
- " C'est du joli ", fit-il.
Mais l'aspect buté de l'enfant lui fit aussitôt changer de manière. Avec Jacques il agissait toujours prudemment. Il éprouvait pour cette brebis souvent égarée une dilection particulière, mêlée de curiosité et d'estime ; il avait bien distingué quelles forces gisaient là.
Il s'assit et fit venir le gamin devant lui :
- " As-tu au moins demandé pardon à ton père ?", reprit-il, quoiqu'il sût fort bien à quoi s'en tenir. Jacques lui en voulut de cette feinte ; il leva sur lui un regard lisse et fit signe que non. Il y eut un court silence.
-" Mon enfant ", poursuivit le prêtre d'une voix contristée, un peu hésitante, " tout cela me fait beaucoup de peine, je ne le cache pas. Jusqu'ici, malgré ta dissipation, j'ai toujours pris ta défense auprès de ton père. Je lui disais : "Jacquot a bon cœur, il y a de la ressource, patientons." Mais aujourd'hui, je ne sais plus que dire, et, ce qui est plus grave, je ne sais quoi penser. J'ai appris sur toi des choses que jamais, jamais je n'aurais osé soupçonner. Nous reviendrons là-dessus.Mais je me disais : "Il aura eu le temps de réfléchir, il nous reviendra repentant ; et il n'y a pas faute, qui ne puisse être rachetée par une sincère contrition." Au lieu de cela, te voici avec ta mauvaise figure, sans un geste de regret, sans une larme. Ton pauvre père, cette fois est découragé : il m'a fait peine. Il se demande jusqu'à quel degré de perversion tu es descendu, si ton cœur est totalement desséché. Et ma foi, je me le demande aussi. "
Jacques crispait les poings au fond de ses poches et comprimait le menton contre sa poitrine, afin qu'aucun sanglot ne pût jaillir de sa gorge, afin qu'aucun muscle de visage ne pût le trahir. Lui seul savait combien il souffrait de ne pas avoir demandé pardon, quelles larmes délicieuses il eût versées s'il eût reçu l'accueil de Daniel ! Non ! et puisqu'il en était ainsi, jamais il ne laisserait soupçonner à personne ce qu'il éprouvait pour son père, cet attachement animal, assaisonné de rancune, et qui semblait même avivé depuis qu'aucun espoir de réciprocité ne le soutenait plus !
L'abbé se taisait. La placidité de ses traits rendait plus pesant son silence. Puis, le regard au loin, sans autre préambule, il commença, d'une voix de récitant :
-"
Un homme avait deux fils. Or, le plus jeune des deux, ayant rassemblé tout ce qu'il avait, partit pour une région étrangère et lointaine ; et là il dissipa son bien en vivant dans le désordre. Après qu'il eut tout dépensé, il rentra en lui-même et dit : Je me lèverai et je m'en irai vers mon père, et je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le ciel et à tes yeux je ne suis plus digne d'être appelé ton fî. Il se leva donc et s'en fut vers son père. Et comme il était encore loin, son père l'aperçut et il fut touché de compassion ; et courant à lui, il le serra dans ses bras et l'embrassa. Mais le fî lui dit : " Mon père, j'ai péché contre le ciel et à tes yeux je ne suis plus digne d'être appelé ton fî..."
A ce moment, la douleur de Jacques fut plus forte que sa volonté : il fondit en larmes.
L'abbé changea de ton :
-" Je savais bien que tu n'étais pas gâté jusqu'au fond du cœur, mon enfant. J'ai dit ce matin ma messe pour toi. Eh bien, va comme l'Enfant prodigue, va-t'en trouver ton père, et il sera touché de compassion. Et il dira, lui aussi : " Réjouissons-nous, car mon fî, que voici, était perdu, mais il est retrouvé ! "
 
Les Thibault, Le Cahier gris

 

RETOUR