La mort du père

Après sa fugue , Jacques est enfermé au " Pénitencier " - maison de redressement qui fait partie de la " Fondation Oscar-Thibault " - pour selon son père , " broyer la volonté "de l'adolescent.
Après un enfermement dans des conditions humiliantes, Jacques est pris en charge par Antoine, son frère médecin, et est reçu à Normale Supérieure. Pendant les vacances, à l'insu de sa famille, Jacques envoie une lettre de démission à l'École et part sans laisser d'adresse. Trois ans s'écoulent. Antoine retrouve sa trace grâce à une revue littéraire où Jacques a écrit une nouvelle. M. Thibault tombe gravement malade. Antoine part à la recherche de son frère et le ramène de Suisse à Paris où M. Thibault est au plus mal.

  En haut, dans la chambre, Adrienne et la vieille religieuse, demeurées seules au chevet de M. Thibault, ne s'aperçurent pas qu'une crise se préparait. Quand l'essoufflement du malade attira leur attention, les poings déjà se crispaient, et la nuque, se raidissant, entraînait la tête en arrière.
Adrienne bondit dans le couloir :
- " Ma soeur ! "
Personne. Elle courut jusqu'au vestibule :
- " Soeur Céline ! M. Antoine ! Vite ! "
Jacques, du bureau où il était resté avec M. Chasle, entendit et, sans réfléchir, partit en courant vers la chambre.
La porte était ouverte. Il buta contre une chaise. Il ne voyait rien. Un groupe se mouvait devant la lumière. Enfin il distingua une masse échouée en travers du lit, des bras qui battaient l'air. Le malade avait glissé jusqu'au bord du matelas ; Adrienne et la garde cherchaient vainement à le relever. Jacques accourut, mit un genou sur les couvertures, et, saisissant son père à bras-le-corps, il parvint à soulever le buste, puis à le replacer sur les oreillers. Il sentait contre lui cette chair chaude, ce halètement ; il voyait, renversé sous lui, ce masque aux yeux blancs, sans prunelles, qu'il regardait de tout près, qu'il reconnaissait à peine ; et il restait là, penché, immobilisant entre ses bras ce corps secoué de convulsions.
Déjà les mouvements nerveux s'atténuaient ; la circulation reprenait son cours. Les prunelles, flottant à la dérive, reparurent, se fixèrent ; et, peu à peu, le malade, de ses yeux redevenus vivants, sembla découvrir ce jeune visage incliné sur le sien. Reconnut-il
le fils perdu ? Et s'il eut cet éclair de lucidité, pouvait-il encore faire la distinction entre le réel et ces incohérentes visions qui peuplaient son délire ? Ses lèvres remuèrent. Les pupilles s'agrandirent. Et, soudain, dans cet œil morne, Jacques retrouva un souvenir précis : autrefois, lorsque son père cherchait une date oubliée, un nom, le regard prenait cette expression attentive et vague, cette apparence décentrée.
Jacques s'était redressé sur les poignets, et, la gorge serrée, il balbutiait machinalement :
- " Alors, Père ?... Alors ?... Comment vas-tu, Père ? "
Lentement, les paupières de M. Thibault s'abaissèrent. Un tremblement à peine perceptible agita la lèvre inférieure, la barbiche ; puis un branle de plus en plus accentué secoua le visage, les épaules, le buste : il sanglotait. De la bouche amollie s'échappait le bruit d'une fiole vide qu'on plonge dans l'eau : blou, blou, blou... La vieille religieuse avança la main pour essuyer le menton avec un peu d'ouate. Et Jacques, n'osant faire un mouvement, les yeux aveuglés de larmes, demeurait courbé sur cette houle, et répétait d'une voix stupide :
- " Alors, Père... Comment ça va-t-il ?... Hein ?... Comment vas-tu, Père ?... "
Antoine, qui entrait, suivi de sœur Céline, s'arrêta en apercevant son frère. Il ne comprit pas ce qui s'était passé. D'ailleurs, il ne chercha pas à comprendre. Il tenait à la main un verre gradué, à demi plein. La religieuse portait un récipient, des serviettes.
Jacques se releva. On l'écartait. On s'emparait du malade, on soulevait les couvertures.
Il recula jusqu'au fond de la chambre. Personne ne faisait attention à lui. Rester, regarder souffrir, entendre crier ? Non... Il gagna la porte ; et, dès qu'il en eut franchi le seuil, il se sentit délivré.
 
Les Thibault, La Mort du père