Le retour de Jacques

Jacques a fait une fugue avec son ami Daniel de Fontanin, à la suite d'une vexation insupportable pour lui : la confiscation de son journal intime " le cahier gris " par l'abbé Binot. Ne pouvant supporter cette violation de son intimité, il part avec son ami Daniel pour s'embarquer à Marseille vers l'Algérie.
Mais les deux adolescents seront arrêtés à Marseille par les gendarmes et ramenés à Paris sous bonne escorte.
Antoine, le frère de Jacques le ramène chez leur père à Paris.

  " - Sonne, veux-tu ? dit Antoine.
Jacques ne répondit pas, ne bougea pas. Antoine le fit entrer. Il obéissait docilement. Il ne pensa même pas à la curiosité de la mère Fruhling, la concierge. Il était écrasé par l'évidence de son impuissance. L'ascenseur l'enleva, comme un fétu, pour le jeter sous la férule paternelle : de toutes parts, sans résistance possible, il était prisonnier de sa famille, de la police, de la société.
Pourtant, lorsqu'il retrouva son palier, lorsqu'il reconnut le lustre allumé dans le vestibule comme les soirs où son père donnait ses dîners d'hommes, il éprouva une douceur, malgré tout, à sentir autour de lui l'enveloppement de ces habitudes anciennes ; et lorsqu'il vit venir, boitillant vers lui du fond de l'antichambre, Mademoiselle, plus menue, plus branlante que jamais, il eut envie de s'élancer, presque sans rancune, dans ces petits bras de laine noire qui s'écartaient pour lui. Elle l'avait saisi et le dévorait de caresses, tandis que sa voix trébuchante psalmodiait, sur une seule note aigüe :
- " Quel péché ! Le sans-cœur ! Tu voulais donc nous faire mourir de chagrin ? dieu bon , quel péché ! Tu n'as donc plus de cœur ? " Et ses yeux de lama s'emplissaient d'eau.
Mais la porte du cabinet s'ouvre à deux battants, et le père surgit dans l'embrasure.
Du premier coup d'oeil il aperçoit Jacques et ne peut se défendre d'être ému. Il s'arrête cependant et referme les paupières ; il semble attendre
que le fils coupable se précipite à ses genoux, comme dans le Greuze, dont la gravure est au salon.
Le fils n'ose pas. Car le bureau, lui aussi, est éclairé comme pour une fête, et les deux bonnes viennent d'apparaître à la porte de l'office, et puis M. Thibault est en redingote, bien que ce soit l'heure de la vareuse du soir : tant de choses insolites paralysent l'enfant. Il s'est dégagé des embrassades de Mademoiselle ; il a reculé, et reste debout, baissant la tête attendant il ne sait quoi, ayant envie, tant il y a de tendresse accumulée dans son coeur de pleurer, et aussi d'éclater de rire !
Mais le premier mot de M. Thibault semble l'exclure de la famille. L'attitude de Jacques, en présence de témoins, a fait s'évanouir en un instant toute velléité d'indulgence ; et, pour mater l'insubordonné, il affecte un complet détachement :
- " Ah, te voilà ", dit-il, s'adressant à Antoine seul. "Je commençais à m'étonner. Tout s'est normalement passé là-bas ? " Et, sur la réponse affirmative d'Antoine qui vient serrer la main molle que son père lui tend :
" Je te remercie, mon cher, de m'avoir épargné une démarche... Une démarche aussi humiliante ! "
Il hésite quelques secondes, il espère encore un élan du coupable ; il décoche un coup d'oeil vers les bonnes, puis vers l'enfant, qui fixe le tapis avec une physionomie sournoise. Alors, décidément fâché, il déclare :
- " Nous aviserons dès demain aux dispositions à prendre pour que de pareils scandales ne se renouvellent jamais. "
 
Les Thibault, Le Cahier gris