
Jacques-Louis David, Les
licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils, 1789
huile sur toile 323 cm x 422 cm
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[Louvre.edu] - Photo
Erich Lessing
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L'histoire Après le viol de Lucrèce par Sextus Tarquin, Lucius Junius Brutus, qui jusque-là contrefaisait la folie (" Brutus " signifie "l' Idiot") aidé de Tarquin Collatin, mari de Lucrèce, soulève le peuple et chasse le roi Tarquin le Superbe de Rome. Le roi et sa famille se réfugient en Etrurie. La République est proclamée en 509 avJ.C. Brutus devient consul. Des envoyés des Tarquins viennent réclamer la restitution des biens royaux. On délibère. La restitution des biens est votée. Mais les émissaires en profitent pour fomenter un complot contre la république et font écrire aux conjurés une lettre assurant leur fidélité aux Tarquins. Cette lettre les perdra puisqu'ils seront dénoncés par l'esclave Vindicius, témoin de la remise de la lettre. A la connaissance du complot, les sénateurs refusent de rendre les biens royaux et les donne à piller au peuple. Voici le récit de l'exécution des traîtres et en particulier des fils de Brutus : Titus et Tibérius, tel que nous le rapporte Tite-Live dans l'Histoire Romaine au livre II : |
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| " Direptis bonis regum, damnati proditores sumptumque supplicium, conspectius eo quod poenae capiendae ministerium patri de liberis consulatus imposuit et, qui spectator erat amovendus, eum ipsum fortuna exactorem supplicii dedit. Stabant deligati ad palum nobilissimi iuvenes ; sed a ceteris, velut ab ignotis capitibus, consulis liberi omnium in se averterant oculos, miserebatque non poenae magis homines quam sceleris quo poenam meriti essent : " Illos eo potissimum anno patriam liberatam, patrem liberatorem, consulatum ortum ex domo Iunia, patres, plebem, quidquid deorum hominumque Romanorum esset, induxisse in animum ut superbo quondam regi, tum infesto exsuli proderent !" Consules in sedem processere suam, missique lictores ad sumendum supplicium. Nudatos virgis caedunt securique feriunt, cum inter omne tempus pater voltusque et os eius spectaculo esset, eminente animo patrio inter publicae poenae ministerium." | " Après le pillage des biens royaux, les traîtres furent condamnés et punis ; leur exécution fut en ce point remarquable qu'elle contraignit un père, à titre de consul, à ordonner le châtiment de ses fils, et, alors qu'il aurait dû être la dernier des spectateurs, le sort précisément le désigna exécuteur du supplice. Se trouvaient là, attachés au poteau, des jeunes gens de la fine fleur de la noblesse ; mais tous les regards se détournaient des autres, comme s'il s'agissait d'inconnus pour se reporter sur les fils du consul ; ce n'est pas tant leur châtiment qu'on déplorait que le crime qui le provoquait : " précisément cette année même, leur patrie rendue à la liberté, leur père, son libérateur, le consulat qui avait pris naissance dans leur famille, le sénat, le peuple, tous les dieux et les hommes de Rome, tout cela ils avaient résolu de le livrer au roi superbe de naguère, à l'exilé hostile d'aujourd'hui !" Les consuls prirent place sur leur siège et dirent aux licteurs de procéder au supplice. Ceux-ci battent de leurs verges les corps nus des condamnés, ils les frappent de leurs haches : pendant tout ce temps, on n'avait d'yeux que pour le père, son visage, sa physionomie où perçait l'amour paternel au milieu de sa charge de justicier. " |
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Le tableau : Les licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils Le tableau de David prolonge le sujet historique évoqué par Tite-Live. Il répond à une commande royale et est une suite au Brutus de Voltaire, pièce créée en 1730. Le tableau composé en 1789 met en scène le fondateur de la République et n'est pas sans coïncidences avec l'effervescence des événements politiques de l'époque. Les licteurs ramènent à la maison de Brutus les deux fils condamnés et exécutés pour avoir trahi leur patrie. Nous pénétrons dans l'intimité d'une famille romaine. La pièce principale est séparée en trois zones : l'entrée occupée par les licteurs et leurs civières, la partie gauche de la pièce est réservée à Brutus, celle de droite, délimitée par des colonnes, est occupée par les femmes. - Au premier plan, à gauche Brutus est assis dans une raideur toute romaine. Il est vêtu de la toge, les pieds chaussés de sandales, sa main gauche serre un parchemin où semblent inscrits les noms des condamnés, son bras droit est levé à demi. David l'a représenté posant pour l'éternité, véritable statue de la rigueur et de l'intégrité républicaine. La représentation de Brutus est conforme à l'image que l'Histoire nous a léguée mais le génie du peintre est d'avoir laissé dans l'obscurité le visage du héros : le conflit intérieur du personnage est palpable. L'attachement à la loi a prévalu sur l'affection paternelle mais le retour des fils morts à la maison peut laisser place au bouleversement. Le regard est perdu, empreint d'une tristesse insondable. Derrière Brutus, se trouve la statue de Rome reconnaissable au socle sur lequel figure la louve allaitant les jumeaux, plus encore dans l'ombre que Brutus. Elle sert de toile de fond au héros républicain. - Au second plan, à droite, le groupe des femmes éplorées. La mère dans un geste emphatique, attire le regard sur les litières qui ramènent les corps de ses fils. Une jeune fille lève les mains pour dissimuler à ses yeux les cadavres, une autre tourne le dos à la litière; la tête renversée, la main posée sur la poitrine de la mère, l'adolescente est abîmée de douleur. Une femme assise tourne le dos aux licteurs, la tête cachée dans un voile bleu. Le groupe est représentée en pleine lumière et focalise l'attention. Le décor est très dépouillé : une table ornée d'un tapis à franges rouge, quelques chaises, une tenture aux plis réguliers masque partiellement de lourdes colonnes.La maison de Brutus conforme à la simplicité des " mores maiorum" sert d'écrin à la tragédie familiale. - A l'arrière-plan, figure l'escorte des licteurs portant les deux litières : la première, portant l'un des corps est engagé vers la salle du fond. Un Romain vêtu d'un sombre manteau porte sur ses épaules l'extrémité de la civière. La deuxième civière qui entre dans la pièce est dans la lumière : sur un drap de couleur bleue apparaissent les jambes livides d'un des fils de Brutus, les pieds enserrés dans des sandales de cuir rouge. L'émotion de la scène est accentuée par la représentation partielle du corps du fils de Brutus. Cet appel à l'imagination rend plus perceptible la désolation du retour des enfants dans la maison familiale. Conclusion Dans ce tableau, deux mondes s'opposent : -
celui du pouvoir, de la politique, des valeurs républicaines,
symbolisé par Junius Brutus représenté dans
la majesté consulaire et par la statue de Rome. La fracture entre ces deux mondes est consommée. Pour la rendre plus sensible, David en peintre averti, joue avec l'opposition de l'ombre et de la lumière et indice plus subtil, il utilise la corbeille à ouvrage oubliée sur la table (la pelote de fil, les ciseaux, le détail de l'aiguille enfilée et piquée dans le tissu sont saisissants de réalisme) comme une frontière palpable et émouvante de ces univers. |
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