L'enlèvement ou la violence en mouvement
Second exemple : L'enlèvement de Proserpine par Pluton
Nicolò dell’Abate, L’Enlèvement de Proserpine, vers 1560
Huile sur toile, 196 cm x 215 cm
© Louvre.edu - 2000, Photo Erich LessingLa légende
Déméter eut avec son frère Zeus une fille nommée Coré (=la jeune fille).
Son oncle Hadès la remarqua pour sa beauté et décida de l'enlever alors qu'elle cueillait des fleurs avec ses compagnes.Elle poussa, lors du rapt, un cri tel qu'il fut entendu de l'univers, en particulier de sa mère Déméter qui partit à sa recherche.
La source Aréthuse lui révèle le nom du ravisseur et Déméter demande justice à Zeus. Ce dernier consent à ce que la jeune fille revienne à la lumière, à la condition qu'elle n'ait absorbé aucune nourriture.
Or, la jeune fille a mangé sept grains de grenade.
Voici Coré retenue aux Enfers, elle est l'épouse d'Hadès et prend pour nom : Perséphone (Proserpine chez les Latins).Déméter refuse alors de nourrir la terre, Zeus trouvera un compromis pour satisfaire les deux dieux en querelle : Perséphone passera six mois de l'année chez Hadès et six mois chez Déméter.
Ainsi, les Anciens expliquaient-ils le cycle des saisons : les six mois chez Hadès symbolisaient l'automne et l'hiver, les six mois auprès de Déméter, le printemps et l'été.
La littérature source d'inspiration de la peinture
Les Métamorphoses d'Ovide, livreV, vers391 à 401
Enlèvement de Proserpine.
(...) Quo dum Proserpina luco
Ludit et aut violas aut candida lilia carpit
Dumque puellari studio calathosque sinumque
Implet et aequales certat superare legendo
Paene simul visa est dilectaque raptaque Diti ;
(...) Dea territa maesto
Et matrem et comites, sed matrem saepius, ore
Clamat, et, ut summa vestem laniarat ab ora,
Collecti flores tunicis cecidere remissis ; (...)
Raptor agit currus et nomine quemque vocando
Exhortatus equos.(...) Pendant que Proserpine joue dans ce bois et cueille des violettes et des lis d'une éclatante blancheur, qu'elle emplit avec l'ardeur d'une jeune fille les corbeilles et le pli de sa robe et rivalise avec ses compagnes à qui en ramassera le plus, presqu'au même moment Pluton la voit, en tombe amoureux et l'enlève ; La déesse terrifiée appelle d'une voix plaintive sa mère, ses compagnes, mais plus souvent sa mère, et comme elle avait déchiré son vêtement depuis le bord supérieur, les fleurs qu'elle avait ramassées tombèrent de sa tunique trop détendue ; (...) Le ravisseur pousse son char en avant et, nommant chaque cheval par son nom, excite ses bêtes. Regards sur le tableau : L'enlèvement de Proserpine par Pluton
Utilisation de l'espace
Ce tableau est l'expression d'une grande "complexité narrative" : tableau-mosaïque, il juxtapose plusieurs scènes qui reconstituent les étapes de la légende dans une unité panoramique.
Au premier plan
Cyané dans sa grotte. Nymphe et compagne de Coré, dans la légende, elle s'est opposée au rapt d'Hadès. Pour cela, elle sera métamorphosée en rivière et laissera flotter sur ses eaux la ceinture de Coré pour prévenir Déméter partie à la recherche de sa fille.
Entre la grotte et la barrière rocheuse :
- à gauche, scène représentant les compagnes de Coré au moment de l'enlèvement, troublées par le rapt, elles tendent les bras, impuissantes.
- au centre, le rapt de Coré par Hadès.
- en haut, à droite, le char d'Hadès qui emporte le couple aux Enfers.
Au second plan
Un paysage idéalisé dans lequel se trouve Déméter à la recherche de sa fille (cela pourrait être la plaine mythique de Mysa ou des sites réels de Sicile ou d'Arcadie).
Déméter, vêtue à l'antique, a le pied dans l'ombre et est à la frontière de la lumière : symboliquement elle est entre " l'ignorance et de la révélation ".Le jeu des couleurs
La blancheur des chairs contraste avec la couleur sombre de la végétation ou de la grotte (véritables obstacles infranchissables).
Le drapé rouge de Hadès-Pluton, à droite du tableau, concentre le regard sur le rapt puis sur le char de Pluton (en haut et à droite du tableau).
Le paysage en haut du tableau est très lumineux ; tout y semble paisible et idéal.Conclusion
Le peintre a rassemblé dans sa composition tous les éléments du drame : l'impuissance des jeunes filles sur la gauche, arrêtées dans leurs gestes, à droite, le ravisseur emportant la jeune fille qui se débat ; en haut sur la droite, le char et les quatre chevaux du dieu emmènent le couple dans leur course furieuse ; en bas, à droite, Cyané repose, interdite. Au centre Déméter est en quête de sa fille à mi-chemin entre l'obscurité et l'ombre c'est à dire entre l'ignorance et la révélation.
Le décor participe au malaise : décor idéal, dépourvu de vie, au ciel envahi par des nuages menaçants.