Les thoniers de Dakar, bergers des mers

 

Depuis plusieurs années, les thoniers canneurs (pêchant à la canne) de Dakar utilisent une technique de pêche tout à fait originale. Celle-ci leur a permis, malgré une forte diminution du nombre de bateaux, de maintenir, voire d'accroître leurs captures grâce à une nette augmentation de leurs rendements. Esquissée au début des années 1970, progressivement améliorée et actuellement bien maîtrisée, cette technique consiste à maintenir jour et nuit, et pendant toute la saison de pêche (huit mois environ), les bancs de thons autour des thoniers. Afin de mieux comprendre cette stratégie de pêche peu commune et d'évaluer ses possibilités de développement, le CRODT (Centre de recherche océanographique de Dakar-Thiaroye, Sénégal) et l'Institut de recherche pour le développement (IRD, anciennement Orstom) ont lancé un programme de recherche en collaboration avec le Centre national de recherches océanographiques et des pêches (CNROP) de Nouadhibou (Mauritanie). Les premiers résultats de ce programme qui bénéficie du soutien financier du Secrétariat d'Etat à la Coopération viennent d'être présentés.

La pêche du thon tropical (albacore, listao, patudo) à la canne et à l'appât vivant est en déclin un peu partout dans le monde en raison notamment des rendements assez faibles de cette technique sous sa forme traditionnelle. De ce fait et compte tenu de la concurrence des puissants thoniers senneurs (pêchant au filet) très actifs dans l'Atlantique tropical Est, cette flottille aurait dû disparaître du port de Dakar. Elle s'y est pourtant maintenue grâce à une augmentation inattendue des captures : celles-ci se sont accrues à partir du milieu des années 1980, ont culminé en 1992 à 7,5 tonnes par jour et se maintiennent aujourd'hui aux alentours de 5 tonnes par jour... un véritable paradoxe pour une technique de pêche qui ne semble pas avoir connu d'innovations majeures depuis longtemps. 

Une enquête auprès des pêcheurs de Dakar permit d'identifier les raisons de cette hausse. Au lieu de partir chaque matin à la recherche de bancs de thons (ou mattes, selon la terminologie des pêcheurs), les canneurs les avaient "apprivoisés", maintenant ces poissons autour de leur bateau, jour et nuit, tout au long de la saison de pêche de juillet à mars. 

Les premiers résultats du programme de recherche entrepris depuis juillet 1996 par le CRODT, l'IRD et le CNROP conduisent aujourd'hui à mieux comprendre le fonctionnement de cette association entre les thoniers canneurs et les mattes. 

Les canneurs dakarois commencent leur saison de pêche début juillet au large de la Mauritanie, lorsque les bancs de thons, venus du Sud, commencent à affluer dans cette région océanique. Chaque bateau constitue sa propre matte en quelques nuits : les thons ont en effet l'habitude de se concentrer la nuit sous les objets flottant à la surface de la mer - ici, en l'occurrence la coque des bateaux -. A l'origine, lorsque cette stratégie de pêche commençait à se mettre en place, les thons, ainsi rassemblés autour du canneur, le quittaient pour la plupart à l'aube ; il fallait alors les "chasser". Le tour de force des pêcheurs a été de maintenir les bancs de thons - de quelques tonnes à quelques centaines de tonnes - de jour comme de nuit grâce au déplacement du bateau qui exerce un rôle attractif permanent sur les bancs de thons. Travaillant généralement en couple, les thoniers réussissent également à s'échanger ou à partager leur banc de thons, ce qui permet de maintenir l'association mattes-canneurs tout au long de la saison de pêche. 

Le marquage de plus de cinq mille thons a par ailleurs conduit les chercheurs à évaluer comment le comportement des thons favorisait ce système de pêche. Il est ainsi apparu que les thons sont relativement fidèles à leur matte au cours d'une même saison de pêche. De même, après avoir migré hors de la zone de pêche des canneurs pendant l'hiver, ils y reviennent à la saison suivante. La présence permanente d'éléments nutritifs dans les eaux côtières du Nord de la Mauritanie, due à la proximité d'un upwelling (remontée d'eaux froides profondes chargées de minéraux, propices à la constitution d'une chaîne alimentaire), n'est sans doute pas étrangère à la concentration des thons dans cette zone. 

Malgré ces premiers acquis, des questions demeurent : quels sont les paramètres de l'environnement marin qui favorisent cette association entre les bancs de thons et les bateaux de pêche ? Certaines hypothèses sont actuellement avancées, comme la structure thermique des eaux en surface et en profondeur, les courants marins, la couleur et la transparence de l'eau, la disponibilité en nourriture... 

Les chercheurs s'interrogent aussi sur le potentiel de développement de ce système de pêche : serait-il notamment possible de conserver les rendements actuels si le nombre de canneurs s'accroît et si la pêche à la senne continue de se développer dans la même région, ainsi qu'on l'observe depuis quelques années ? 

Quelles que soient les réponses apportées, il apparaît que la technique de pêche à la canne présente certaines caractéristiques qui militent en sa faveur. Elle permet tout d'abord le maintien d'une activité économique menacée très utile au Sénégal. De plus, au regard des concepts de développement durable et de pêche responsable, cette technique a l'intérêt de pouvoir être sélective : les thons étant pêchés un à un, les plus petits de même que les espèces non recherchées peuvent être remis à la mer. Cette pêcherie peut ainsi s'avérer conforme aux recommandations internationales visant à une exploitation raisonnable des ressources océaniques. 
 
 

POUR EN SAVOIR PLUS 

CONTACTER : 

Jean-Pierre Hallier, Programme "Mattes associées aux canneurs", Centre IRD de Dakar, B.P. 1386, Dakar, Sénégal, tél : 00 (221) 8343383, fax: 00 221 8324307 e-mail : hallier@orstom.sn ou Taib Diouf, CRODT, B.P. 2241, Dakar, Sénégal ; tél : 00 221 8343383, fax : 00 221 8342792 

Bibliographie : 

J.-P. Hallier, T. Diouf, M.M'Bareck, et E.Foucher "La pêcherie de canneurs de Dakar : une évolution remarquable pour assurer sa survie", ICCAT, à paraître. 

Document IRD - Décembre 1998