Les thons suivent El Niño
Plus de 70% des pêches mondiales de thon, soit plus de trois millions de tonnes annuelles, se réalisent dans l'océan Pacifique. Le listao (Katsuwonus pelamis), un thon de surface, constitue l'espèce la plus souvent pêchée dans le Pacifique où elle représente les deux tiers des captures. Dans cet océan, la majeure partie des pêches de listaos se concentre dans l'immense réservoir d'eau chaude (29°C en moyenne sur une surface supérieure à l'Europe), situé à l'ouest du bassin. Les listaos suivent-ils les déplacements interannuels sur plusieurs milliers de kilomètres de ce réservoir d'eaux chaudes, déplacements qui sont à l'origine du célèbre phénomène climatique El Niño ? Dans l'affirmative, comment expliquer ce phénomène puisque ces eaux chaudes sont relativement pauvres en éléments nutritifs ? Telles sont les questions auxquelles ont tenté de répondre des chercheurs de la Commission du Pacifique Sud et de l'Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération (Orstom) dans une étude dont les résultats viennent d'être publiés dans la revue Nature. Les réponses apportées devraient permettre une meilleure gestion des pêches dans une zone couvrant plus de 6000 kilomètres le long de l'équateur.
Tous les trois à quatre ans, sous l'effet d'une modification simultanée du régime des vents et des courants faisant suite à un changement de la pression atmosphérique entre la Polynésie française et le nord de l'Australie, le bord oriental du réservoir d'eaux chaudes, situé à proximité de l'équateur à 180° de longitude en moyenne, se déplace de 3000 kilomètres vers l'est. Bien connu sous le nom de El Niño, ce phénomène de réchauffement des eaux de surface du Pacifique central, qui affecte aussi la partie est du bassin, constitue la phase chaude d'un système de fluctuation climatique global, appelé ENSO (El Niño-Southern Oscillation). El Niño est assez souvent suivi d'une phase froide - baptisée la Niña - au cours de laquelle le réservoir d'eaux chaudes est repoussé au-delà de sa position moyenne vers les côtes occidentales du Pacifique équatorial ; dans ce cas, les températures du Pacifique central deviennent plus faibles que la normale.
Afin de déterminer si les thons suivent ces va-et-vient d'ouest en est et d'est en ouest de la masse d'eau chaude, les chercheurs ont mis en corrélation des données environnementales signalant ces déplacements et les statistiques de pêche recueillies dans cette même zone océanique. Les statistiques de pêche sont en effet utilisées pour estimer les variations d'abondance des poissons dans un lieu donné.
Les résultats obtenus laissent apparaître que les prises les plus importantes des thoniers se concentrent au cours d'épisodes La Niña (1988-1989 et 1995) à l'ouest du bassin pacifique (entre 140° et 160° est). En revanche, au cours d'années El Niño (1992-1994), les prises maximales se déplacent de 2.500 kilomètres plus à l'est et jusqu'à 170°ouest dans le Pacifique Est (voir schéma ci-joint). Ces données qui témoignent de déplacements des listaos sur plusieurs milliers kilomètres, vers l'ouest pendant La Niña et vers l'est pendant El Niño, ont été confirmées par les résultats d'une étude menée par la Commission du Pacifique Sud sur les déplacements de thons qui avaient été marqués.
Pourquoi les thons suivent-ils les déplacements du réservoir d'eaux chaudes alors que celles-ci sont relativement pauvres en éléments nutritifs ? L'une des hypothèses envisagées par les chercheurs serait l'arrivée dans la masse d'eaux chaudes d'organismes (zooplancton et micronecton) dont se nourrissent les thons de surface. Indirectement issus des upwellings (remontée d'eaux froides profondes riches en sels minéraux) du Pacifique est, ce zooplancton et ce micronecton seraient poussés par un courant équatorial portant à l'ouest et s'accumuleraient dans la masse d'eau chaude au niveau d'une zone de convergence entre des flux se déplaçant en sens opposé. Du fait des déplacements de la masse d'eau chaude et de ceux propres aux organismes planctoniques, cette zone riche en nutriments (production secondaire), très attractive pour les thons de surface, formerait une large bande de plusieurs centaines de kilomètres associée au bord est du réservoir d'eaux chaudes. Ce serait donc la recherche de nourriture qui inciterait les listaos à suivre les va-et-vient du réservoir d'eau chaudes au gré des phases chaude (El Niño) et froide (la Niña) d'ENSO.
La mise en évidence de cette corrélation entre les déplacements de thons dans le Pacifique équatorial et le phénomène climatique El Niño ouvre d'intéressantes perspectives pour une meilleure gestion de la pêche thonière dans cette région océanique. En effet, il est possible de prévoir au moins deux mois à l'avance l'apparition d'un événement El Niño et le déplacement du réservoir d'eaux chaudes, et donc les migrations des thons, grâce à l'indice de base que constitue le changement de la pression atmosphérique entre la Polynésie française et le nord de l'Australie. De plus, des modèles de simulation numérique permettent aujourd'hui de déterminer jusqu'à un an à l'avance la venue d'El Niño. Cet indice comme ces modèles pourraient être utilisés pour définir, par avance, les zones les plus favorables à la pêche et pour déterminer si des variations d'abondance des poissons sont dues à leur migration vers d'autres zones ou résultent de la pêche. De façon globale, ceci permettrait de mieux comprendre les variations d'abondance des thons dans le Pacifique équatorial et d'élaborer des stratégies de pêche compatibles avec les exigences d'une exploitation durable des ressources océaniques.
POUR EN SAVOIR PLUS
CONTACTER :
Patrick Lehodey, Programme Pêches hauturières, Commission du Pacifique Sud,
BP D5, 98848 Noumea Cedex, Nouvelle Calédonie,
Tél: 00 687 26.20.00,
Fax: 00 687 26.38.18,
Email: PatrickL@spc.org.nc
Joël Picaut, Institut français de recherches scientifique pour le développement en coopération, Laboratory for Hydrospheric Processes (Code 970) NASA/Goddard Space Flight Center, Greenbelt, MD 20771, Etats-Unis,
tél. 00 1 301 286 21 08,
fax : 00 1 301 2861761.
Bibliographie
P. Lehodey, M. Bertignac, J. Hampton, A. Lewis et J. Picaut, &laqno;El Niño Southern Oscillation and Tuna in the Western Pacific», Nature, vol. 389, 16 octobre 1997
J. Picaut, F. Masia, Y. du Penhoat, "An advective-reflective conceptual model for the oscillatory nature of ENSO", vol. 277, Science, 1er août 1997.
J. Picaut, M. Ioualalen, C. Menkes, T. Delcroix, M. J. McPhaden, &laqno;Mechanism of the Zonal Displacements of the Pacific Warm Pool : Implications for ENSO», Science, vol. 274, 29 novembre 1996.
J. Picaut, T. Delcroix, &laqno;Equatorial Wave Sequence Associated with Warm Pool Displacements during the 1986-1989 El Niño-la Niña, Journal of Geophysical Research Oceans, vol. 100, septembre 1995.Décembre 1997
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