Michel Quint, professeur de Lettres et Théâtre au lycée Baudelaire de Roubaix
théâtre:pratiques/paroles
Michel Quint, février 2005.
Educnet/Théâtre (Ed.Th) : Pouvez-vous nous retracer l'histoire de votre formation théâtrale et littéraire ?
Michel Quint : C'est la formation de nombreux enseignants : une licence de lettres classiques et une maîtrise d'études théâtrales à Lille, à leurs débuts, et puis j'ai fait le Conservatoire et j'ai été régisseur semi professionnel pour des troupes d'amateurs. Puis j'ai participé au lancement des nouvelles sections théâtre en 1989 avec Michel Vinaver, Jean-Claude Lallias, Jean-Pierre Ryngaert, Daniel Lemahieu. Nous nous étions réunis en colloque pour élaborer le projet avec Hélène Waysbord, Inspectrice Générale. Et parallèlement j'ai écrit, au début pour le théâtre. Ma première pièce a été publiée par Théâtre Ouvert, c'était le numéro 1 de Tapuscrit, en 1978. Ensuite j'ai écrit pour France-Culture puis des scénarii pour la télévision et le festival de Luchon.
Ed.Th : Vous avez par la suite renoncé à l'écriture dramatique…
Michel Quint : Oui, je l'ai abandonnée : c'est moins mon univers maintenant, même si cela demeure dans mon enseignement de tous les jours.
Ed.Th : Vous enseignez au lycée Baudelaire de Roubaix actuellement. Où avez-vous enseigné avant ?
Michel Quint : J'ai enseigné à Calais et j'avais lancé une classe de seconde dans laquelle tout le programme s'organisait autour du théâtre.
Ed.Th : Comment se répondent vos deux univers : celui de l'écrivain et celui de l'enseignant de théâtre ? Le Cid dans Et mon mal est délicieux, un clown dans Effroyables Jardins, une classe théâtre dans Sur les trois heures après dîner : l'univers du théâtre jalonne vos romans…
Michel Quint : Oui, on laisse nécessairement quelque chose de soi dans chacun de ses romans. Le théâtre est une vieille passion que je cultive depuis quarante ans. Mais le théâtre est aussi un contrepoids au réel et même plus que cela, une élucidation, un monde des ombres parallèle qu'il faut aller interroger comme dans l'Odyssée : on est sans arrêt en train d'aller voir dans ce monde de l'illusion ce qu'il en est du réel et ce qu'il en est de la vie qu'on a l'impression de vivre. C'est comme un double romanesque, d'autant que je travaille mes personnages un peu comme un comédien ou un metteur en scène les aborderait. Donc forcément, mon expérience de la réalisation théâtrale et du plateau vient influer sur mon écriture romanesque, tout se mélange sans que je puisse différencier les choses. C'est la nourriture de l'écriture qui est multiple : on ne peut séparer les ingrédients d'un plat déjà cuisiné.
Ed.Th : Pouvez-vous éclairer la comparaison de votre travail d'écriture avec celui d'un comédien ou d'un metteur en scène ?
Michel Quint : Cela veut dire que je reste à la fois près du personnage et à une distance de complicité. Je n'essaye pas de me mettre dans la peau de mon personnage mais de trouver le signe, les images presque scéniques qui le rendent clair, signifiant. Le reste, je l'enlève. Bien sûr je construis la biographie de mon personnage, mais je travaille ensuite sur ses réactions en situation : ce n'est pas le « si magique » stanislavskien mais pas loin !
Ed.Th : Votre dernier roman Sur les trois heures après dîner, qui raconte un moment de la formation théâtrale et sentimentale de Rachel en classe d'option théâtre, est une commande d'éditeur…
Michel Quint : Oui car c'est un roman destiné aux jeunes adultes. C'est un genre qui n'existe pas en France mais qui s'est développé dans les pays anglo-saxons. Belem est une toute jeune maison d'édition qui m'a demandé de cautionner en quelque sorte cette collection. C'est une commande-plaisir.
Ed. Th : On y trouve des notes, en particulier sur le vocabulaire technique du théâtre.
Michel Quint : Oui, car justement ce roman est écrit pour ce public de jeunes adultes : il y a donc un côté un peu pédagogique, informatif.
Ed. Th : Ce serait une bonne lecture pour un élève qui voudrait se lancer dans une option théâtre ?
Michel Quint : Cela donne un peu l'atmosphère, mais il y a derrière une trame mélodramatique, c'est-à-dire à la limite du vraisemblable, même si ce genre d'histoire existe forcément. Je prends toujours des gants maintenant, car ce que l'on peut me raconter ou ce que je lis dans les faits divers est toujours bien au-delà de ce que j'ai pu écrire.
Ed. Th : Que représente le théâtre pour les élèves de cette tranche d'âge, en pleine construction de leur être ?
Michel Quint : Il appartient à une sorte de rituel de passage à l'âge adulte. Quand on lit un roman, on fait une explication de texte, les choses sont claires et presque bornées alors que le texte de théâtre est troué, il offre la place pour l'investissement charnel, psychologique et personnel à chaque fois. Il n'est fait que pour cela d'ailleurs. On ne lit pas impunément Hedda Gabler, on ne lit pas impunément un texte de Koltès, cela laisse des traces. Même pour Madame Bovary, je n'en dirais pas complètement autant parce que l'imprégnation se fait de façon intellectuelle alors que dans une pièce de théâtre elle se fait à la fois épidermiquement, charnellement et puis dans le ressenti forcément.
Ed.Th : Vous avez peu recours aux dialogues dans vos romans. Dans le dernier, on hésite entre le monologue intérieur, le discours indirect libre, le « je », le « tu », le « on » pour Rachel, l'héroïne élève de terminale théâtre…
Michel Quint : Oui, je préfère une prise de parole directe. Je préfère, pour donner une référence illustre, le style semi-indirect flaubertien, être dehors/dedans. Mais j'aime aussi travailler sur une certaine oralité pour avoir une émotion assez brute et éviter le filtre des « dit-il », « rétorqua-t-elle »,… qui m'insupporte.
Ed.Th : Rachel ne parle pourtant pas comme une adolescente de maintenant…
Michel Quint : C'est ma langue bien sûr ! Mais il y a aussi des décisions lucides et volontaires pour donner une certaine couleur au personnage : dans Effroyables Jardins, c'est par exemple le discours de Gaston, avec tout ce côté patoisant, transposé, rectifié, mais qui demeure quand même assez brut.
Ed. Th : Parlons de votre expérience de professeur de théâtre. Comment se déroulent les cours de pratique ? Le travail avec les élèves n'offre-t-il pas des moments privilégiés qui pourraient nourrir votre travail d'écrivain parce qu'ils permettent d'accéder à l'intimité de l'être?
Michel Quint : Je travaille avec un intervenant extérieur, bien sûr, mais ce binôme ne peut fonctionner que si l'intervenant est un peu prof et le prof un peu « pratiquant » de théâtre, car si on sépare clairement les deux, cela ne fonctionne pas. Le rapport prof/élève, maître/disciple n'est pas du tout le même que dans un cours de lettres, de latin ou de grec. C'est un rapport à la fois de complicité, d'abandon, presque de transparence. Nous sommes bien obligés de nous laisser aller, eux comme moi, sinon, ça ne fonctionne pas. Quand Rachel dans mon dernier roman dit qu'elle ne peut pas jouer une scène parce qu'elle n'a jamais fait l'amour, c'est une réplique que j'ai entendu dans la bouche d'un élève. Les deux professeurs de théâtre dans le roman sont deux caricatures. La section de théâtre implique un exercice tout à fait particulier pour le professeur.
Ed.Th : On retrouve dans ce roman la thématique des différences sociales…
Michel Quint : Oui, c'est une thématique qui me tient assez à cœur. L'origine sociale structure des vies, est essentielle. Ce que l'on vit au lycée ou à l'université ou en prépa., quand on se met à côtoyer des gens avec qui on devient ami mais qui ne sont pas du même milieu, est une expérience qui marque. Après, on prend des revanches ou bien on reste dans le même milieu. Mais il y a toujours cette espèce de point de départ social qui est présent au lycée. Je le sais pour avoir conservé comme amis des anciens condisciples qui peuvent dire maintenant : « Je m'en suis sorti, mon père était ouvrier textile mais moi j'ai grimpé les échelons »…ils le savent, c'est un trajet de vie et il y derrière quelque chose comme une petite souffrance, une petite volonté de revanche. Chez Rachel il y a de cela. Mais l'accès à la culture ne se fait pas pour le fric, mais pour avaler de la culture, se construire par la culture, non pas par un travail en entreprise, mais par un boulot qui fasse plaisir tous les jours, même si c'est douloureux, même si ça ne plaît pas, même si ça ne rapporte pas d'argent. Les jeunes gens qui considèrent qu'un travail doit rapporter de l'argent pour être intéressant sont dans le faux : on peut faire fortune à vendre des téléphones portables et être une parfaite nullité. Dieu merci, les jeunes gens ont encore, pour certains d'entre eux, des rêves qui ne sont pas des rêves d'argent. Mais, comme on dit dans La Règle du jeu, « ça se perd ».
Ed. Th : Le théâtre offre cette occasion de sortir de soi, de son milieu ?
Michel Quint : Il permet de se rendre compte de ce que l'on est, de se regarder, de se découvrir. Ce n'est pas une thérapie mais c'est un moment de respiration au lycée, même si on y apprend des choses, même s'il y a de la théorie. A fréquenter Artaud, à fréquenter Brecht, à fréquenter Ibsen, on fréquente du vif, plus immédiatement que dans un roman ou un essai. Même Hedda Gabler est proche de gens qui ont vingt ans aujourd'hui. Alors que si Montaigne est la matière de son livre, il est difficile de le débusquer derrière son écriture pour un élève.
Ed. Th : Rachel, la jeune élève de votre roman s'extrait de son milieu par le théâtre, prend aussi la parole à la place de sa mère muette.
Michel Quint : Oui, c'est une trouvaille de technique romanesque, à la fois de suspens et de transfert de la parole, même si cette trouvaille génère de l'émotion : on comprend pourquoi Rachel veut à tout prix être actrice, parce que sa mère n'a pas la parole ou elle a une parole muette, alors que son père n'arrête pas d'éructer, de proférer, finalement contre la parole.
Ed. Th : L'écriture romanesque nourrit-elle aussi votre travail de professeur de théâtre ?
Michel Quint : Oui, dans la mesure où je suis en terrain connu : je finis par avoir cette perversion qui fait que je ressens presque littérairement la plupart des événement ou des situations de la vie. Je les analyse : il y a donc forcément cette espère d'habitude, d'accoutumance, à saisir une situation en termes littéraires, par les mots, comme si c'était déjà construit. Quand je lis une pièce de théâtre ou un scénario, ils sont forcément écrits et construits, je me retrouve sans les scories du réel, sans tout ce qui fait que le quotidien et le vécu sont opaques, donc ce n'est pas très compliqué pour moi, même si je peux me tromper, même si je ne vois pas tout : quand je regarde un dialogue au théâtre, ce n'est pas très différent de ce que je perçois dans la réalité quotidienne. Je pense littérature…à ma grande honte d'ailleurs car ceci peut intervenir dans des moments d'intimité, par exemple dans un repas entre amis. Même si c'est un moment d'abandon, il n'empêche qu'à ce moment-là, je fais un pas en arrière instinctif et puis je fais une espèce de point, de bilan, un peu comme lorsqu'on sauvegarde régulièrement ce qu'on écrit sur l'ordinateur.
Ed. Th : C'est votre façon d'être au monde.
Michel Quint : Une façon d'être. Cela peut avoir l'air à la fois pervers et prétentieux, mais c'est comme ça. Je ne suis pas le seul… les confidences de mes amis écrivains vont dans ce sens.
Ed Th : Pour vous l'écriture est une pratique très concrète.
Michel Quint :C'est s'asseoir à sa table et au bout de cinq minutes on est passé ailleurs, au-delà, dans une espèce de reconstruction de la vie, du réel, avec les mots, avec les phrases : on s'oublie, du moins pendant ces périodes qui peuvent aller de vingt secondes à dix minutes. Le temps devient effectivement une espèce de temps dramatique, à ce moment-là, et non plus un temps réel, un temps chronométré.
Ed. Th : Quels spectacles vous ont marqué cette saison ?
Michel Quint : Le Pinter (Moonlight au Théâtre du Nord) était mis en scène intelligemment par Stuart Seide. Et puis Derniers Remords avant l'oubli de Lagarce par Jean-Pierre Vincent : tout y était dans la retenue, dans le non-dit, comme une espèce de nouvelle théâtralisée qui saisit l'instant mais qui dit aussi la cruauté de l'instant où on passe à côté de tout, où rien ne se déroule. Rien n'a lieu et pourtant, c'est d'un tragique total.
Ed. Th : Et le programme d'enseignement obligatoire en terminale ?
Michel Quint : Forcément j'aime bien Tchekhov, cette écriture très minimaliste, son art de la métonymie : derrière de petites choses se cachent tout un monde. Un des personnages de La Cerisaie ne dit jamais ses émotions mais parle de billard : « La blanche par la bande ». Derrière cela, il y a toute sa souffrance, tous ses regrets, tous ses espoirs, toute sa morgue d'aristo… Et je suis le travail de Mnouchkine depuis 69. En revanche, j'aurais tendance à porter un regard très ironique sur Hernani et à le traiter en vaudeville. Je n'ai pas de terminale cette année. Mais en première, je fais mon chemin à moi et avec les élèves pour que l'an prochain le travail vienne prendre place dans un cadre connu avec des repères.
Ed. Th : Ecrivez-vous en ce moment ?
Michel Quint : Oui ! Je reprends pour publication Peut-être à cause de vous, le feuilleton que j'ai écrit pour la Condition publique (Maison Folie de Roubaix) et Lille 2004. Il faut que je supprime l'effet créé par les épisodes mis côte à côte. Il faut que je donne une tension romanesque et non plus feuilletonesque, même s'il faut conserver la couleur Alexandre Dumas d'aujourd'hui. Et puis, je suis quelque part dans un roman… je dis quelque part parce que je sais bien le nombre de signes que j'ai écrits, je sais bien ce qu'il me reste à écrire en terme de situations mais je ne sais pas ce que cela donnera au final. Je voudrais avoir fini pour septembre. Après quoi, j'aurai une petite nouvelle à écrire pour « Je Bouquine », parce que c'est une vieille promesse que j'ai faite.
Ed. Th : Vous écrivez à l'ordinateur ?
Michel Quint : Oui. Je prends des notes à la main, sur des feuilles volantes mais c'est une espèce de sécurité : c'est-à-dire que j'ai tout cela à côté de moi et puis je ne regarde jamais, à tel point que je me trompe parfois dans le nom des personnages : récemment je me suis aperçu que j'avais deux Colette, donc il y a une Colette qui s'appelle Léa maintenant. L'ordinateur est tellement plus agréable, même si c'est moins agréable dans la manipulation, dans le toucher, ça l'est beaucoup plus sur le plan du texte : on arrive quand même à écrire avec le même abandon qu'à la plume ou au stylo.
Ed. Th : Pouvez-vous écrire partout ? Dans le train ?…
Michel Quint : Dans le train c'est plutôt des petites séquences : ça bouge le TGV ! Ce sont plutôt des moments où je m'accorde des temps de lecture parce que je n'ai pas beaucoup de temps.
Ed. Th : Que lisez-vous en ce moment ?
Michel Quint : Je suis en train de lire Lutetia d'Assouline , je viens de lire Korsakov (d'Eric Fottorino), j'ai lu quelques romans noirs, je lis un peu ce qui me tombe sous la main.
Ed.Th : Le roman noir vous tente à nouveau ?
Michel Quint : Peut-être à cause de vous a déjà une coloration noire mais ce n'est pas une décision, je n'ai pas l'impression d'avoir complètement changé d'écriture. La preuve c'est que Cake Walk (1993), Lundi Perdu (1997), qui étaient publiés chez Joëlle Losfeld et qui sont à mon avis des romans noirs, marchent superbement !
Ed. Th : Il y eu un effet Effroyables Jardins…Les lecteurs ont redécouvert des romans plus anciens ?
Michel Quint : C'est certain… Il est étudié de façon obligatoire dans les sept cents collèges de l'Etat de San Paolo, je suis au programme de l'éducation nationale brésilienne ! Il y a vingt et une traductions, on doit être au million d'exemplaires vendus dans le monde et c'est une vraie satisfaction d'être lu dans le monde entier ! Et puis j'ai tenu la promesse faite à ma femme d'être un jour écrivain et célèbre. J'ai été surpris, je ne m'y attendais pas beaucoup. Mais bon, il suffit de se dire que tout cela est éphémère, peut s'arrêter du jour au lendemain. Pensons à Gilbert Cesbron par exemple, c'est quand même un écrivain ultra-célèbre, et du jour au lendemain, il a disparu des rayons des libraires. Quand on sait ça, on se dit : « Profitons de l'instant et demain on verra » !
Ed. Th : La forme courte correspond à notre époque ?
Michel Quint : Ici oui, mais dans les pays anglo-saxons, cela reste à l'échelle de la nouvelle dans le Times du dimanche, ou du recueil. Au Canada, les éditeurs que j'ai rencontrés m'ont dit non. En Allemagne, dans l'édition d' Effroyables Jardins, chaque page est double, pour épaissir le volume du livre. En France on n'a pas peur de ça. Ce ne sont pas des nouvelles parce que la structure est romanesque, ce ne sont pas des instants saisis, l'action s'étale quand même dans le temps.

